Le
raisonnement par analogie
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Ce type de raisonnement est particulièrement
difficile à intégrer dans une modélisation car il ne jouit pas d’un
statut scientifique bien établi.
Bien qu’il reste très critiqué par les logiciens
modernes, et fasse toujours l’objet de controverses et de polémiques
(voir par exemple le pamphlet de Jacques Bouveresse, « Prodiges et
vertiges de l’analogie », Raisons d’agir éditions, 1999), le
raisonnement est de plus en plus reconnu, notamment dans le cadre des
sciences cognitives et de l’intelligence artificielle, comme un mode
de raisonnement de la plus grande importance dans la prise de décision,
dans les mécanismes d’apprentissage, dans l’heuristique
scientifique, dans la vie courante et aussi dans le droit.
L’abondance des travaux qui y sont consacrés
depuis une quinzaine d’années l’atteste de la façon la plus
indiscutable. (voir à ce sujet Le raisonnement en intelligence
artificielle, 1992, InterEditions ; L’étude du
raisonnement analogique par synthèse interdisciplinaire, Houda Araj.
La reconnaissance tardive de ce mode de raisonnement,
comme mode de raisonnement à part entière, s’explique par son
caractère hybride et par la difficulté de le distinguer de certains
autres types de raisonnement avec lesquels il entretient des rapports
étroits.
Il consiste, si l’on compare deux situations,
objets, règles, raisonnements, etc., présentant entre eux des traits
communs, à attribuer au second des propriétés du premier que le
second n’a pas nécessairement. Ou, sous une autre forme, il consiste
à créer « un discours parallèle au discours principal »
pour « en extraire certaines propriétés et les rattacher par
inférence au discours principal » (Miéville D. 1977, cité par
Martin R. 1983, p. 222).
D’autres définitions sont nécessaires pour mieux
approcher la notion et en tracer les contours.
Selon Chaïm Perelman, « pour lui conserver sa
spécificité, il faut interpréter l’analogie en fonction de son sens
étymologique de proportion. Elle diffère de la proportion
purement mathématique en ce qu’elle ne pose pas l’égalité
de deux relations mais affirme une similitude de rapports. Alors
qu’en algèbre on pose a/b=c/d, ce qui permet d’affirmer, par
symétrie, c/d=a/b, et d’effectuer sur ces termes des opérations
mathématiques qui aboutiront à des équations, comme ad-cb=0, dans l’analogie,
on affirme que a est à b comme c est à d. Il ne s’agit plus d’une
division, mais d’une relation quelconque que l’on assimile à une
autre relation. Entre le couple a-b (le thème de l’analogie) et le
couple c-d (le phore de l’analogie), on n’affirme pas une égalité
symétrique par définition, mais une assimilation ayant pour but d’éclairer,
de structurer et d’évaluer le thème grâce à ce que l’on sait du
phore, ce qui implique que le phore relève d’un domaine
hétérogène, car mieux connu que celui du thème. » (1977,
p.128)
Se référant à W.S. Jevons (1905, p. 596), Houda
Araj explique que « générer une analogie, c’est avant tout
trouver les similarités partielles pour ensuite projeter, à partir de
cette similarité et dans des conditions qui permettent la
généralisation sans un risque élevé d’erreur, un argument qui ait
du bon sens. »
Commentant Kant (1974, p. 136-137), Houda Araj
précise que "selon l’argument par analogie, la similarité
partielle permet de conclure à la similarité totale. Deux objets
possédant des propriétés communes peuvent être analogues sans
partager tous les traits qui caractérisent chacun d’eux :
a (A,B,C,D,E,F,G)
b (A,B,C,D)
a est comme b »
Et de conclure : « Le raisonnement
analogique produit des arguments plausibles qui détiennent un certain
degré de probabilité et ne procurent pas la certitude. »
Voilà une propriété qui rattache le raisonnement
par analogie à la catégorie des raisonnements non démonstratifs ou
dialectiques, c’est-à-dire qui repose sur des prémisses non
nécessaires mais seulement probables ou simplement plausibles.
Mais ce qui fait la spécificité de l’analogie, c’est
le mode d’acquisition des prémisses. Or, ce mode d’acquisition est
de type inductif.
Ce point n’est pas accepté par tout le monde.
On a vu par exemple défendre le point de vue que l’analogie
opère une relation du particulier au particulier, alors que l’induction
implique une relation du particulier au général, tandis que la
déduction est un rapport du général au particulier.
Cette conception ne résiste pas longtemps à l’analyse.
En effet, le point de départ du raisonnement par
analogie est un calcul de similitude, lequel suppose une première
opération d’abstraction par simplification-généralisation sur l’objet
source (le phore), puis une seconde opération d’abstraction par
simplification-généralisation sur l’objet cible (le thème), suivie
d’une comparaison entre les résultats de ces deux opérations. Le
passage du particulier au général qui seul autorise le rapprochement
entre les deux objets est ce qui caractérise l’induction. Ensuite, l’opération
consistant à appliquer à l’objet cible les caractéristiques
sélectionnées de l’objet source est quant à elle une opération
purement déductive, du général au particulier.
C’est ce qui fait dire à Houda Araj que le
raisonnement par analogie est un raisonnement hybride qui se compose d’une
induction et d’une déduction.
A y regarder de près, on peut observer que le
syllogisme est dans le même cas.
En effet, le syllogisme consiste à partir de
prémisses, qui dans le modèle canonique sont au nombre de deux, mais
qui peuvent être plus nombreuses, à déduire une conclusion. Et l’effort
de la logique formelle a été de dégager les conditions des
raisonnements valides, c’est-à-dire corrects en la forme,
indépendamment de la vérité des propositions qui les composent et d’abord
de la vérité de leurs prémisses.
Or, l’établissement des prémisses peut dépendre
d’une induction. Dans ce cas, le syllogisme pris dans sa totalité
apparaît lui-même comme un raisonnement hybride composé d’une ou
plusieurs inductions, et d’une déduction. Et comme la vérité d’un
syllogisme dépend non seulement de sa vérité formelle ou validité,
mais de la vérité matérielle de ses prémisses (Aristote, Premiers
Analytiques, II, 18), se pose la question de la validité du mode d’obtention
de ses prémisses, donc de l’induction. Question à laquelle la
logique formelle s’est bien gardée de rechercher une réponse.
Le raisonnement par analogie n’étant ni plus ni
moins qu’une forme de syllogisme fondée sur un rapport de similitude
entre les prémisses et dans laquelle les prémisses sont de nature
inductive, la question centrale du raisonnement par analogie est celle
de la validité de l’induction comme source des prémisses.
Peirce est un des rares philosophes modernes à avoir
traité de l’induction sous l’angle de sa validité.
A la différence de John Stuart Mill qui faisait
découler la validité de l’induction de l’ordre naturel des choses,
Peirce la déduit de deux facteurs fondamentaux.
Le premier est une aptitude particulière de l’esprit
humain à penser par abstraction, généralisation, catégorisation. Et
ce fait est étroitement lié à la sémiotique de Peirce selon laquelle
le concept étant le signe, l’homme ne pense que par signes. De la
même manière, Peirce rejette l’idée de la connaissance purement
intuitive, c’est-à-dire de la connaissance première, qui ne soit pas
elle-même déterminée par des connaissances antérieures, et dans
laquelle l’objet se donnerait immédiatement à l’esprit. Toute
image est une image construite par l’esprit. Chaque sens est un
mécanisme d’abstraction. (1984, p. 222-223). Il n’y a rien ici qui
soit en désaccord avec les enseignements de la psychologie cognitive.
Le second facteur assimile l’inférence probable à
une inférence statistique.
Aucun univers n’est possible qui ne comporte
certaines généralités exprimables dans des propositions universelles.
Or, le seul moyen de parvenir à de telles
propositions universelles passe par des raisonnements probables. Il faut
donc expliquer comment le raisonnement probable peut permettre de
connaître ces généralités. La raison en est que ces généralités
représentent des classes dont les membres présentent nécessairement
certaines propriétés communes (au moins une), et que les parties sont
homogènes au tout. Toute inférence probable, qu’il s’agisse d’une
induction ou d’une hypothèse (abduction), est une inférence des
parties au tout. Le risque d’erreur dans l’induction tient au fait
qu’on ne peut jamais être sûr que l’échantillon soit absolument
représentatif ; mais si l’expérience est suffisamment
poursuivie le résultat doit se corriger et s’approcher à long terme
de l’exactitude. Ainsi, nous ne pouvons dire que les inductions sont
vraies dans leur généralité, mais seulement qu’à long terme elles
approchent de la vérité. (1984, p. 260-261)
Compte tenu de cette dimension statistique des
inférences probables, Peirce est conduit à distinguer plusieurs types
d’induction :
·
L’induction quantitative qui permet d’inférer
à partir d’un échantillon pris au hasard la proportion
approximative des membres d’une collection qui possèdent un
caractère prédésigné.
·
L’induction non quantitative ou
induction négative qui consiste à inférer d’une hypothèse qui
n’est susceptible d’aucune probabilité, que celle-ci ne se
produira jamais.
·
L’induction qualitative qui n’est
autre que cette phase de la méthode expérimentale qui consiste à
vérifier ou à tester une hypothèse, en soumettant à l’expérience
les conséquences qu’on a pu en déduire sous forme de
« prédictions conditionnelles ». Des trois temps de la
méthode expérimentale, la formation de l’hypothèse qui est une
« abduction », la recherche des conséquences possibles
qui est une « déduction », seul le troisième, la
vérification des conséquences est une induction, car l’on va
inférer de l’observation de certaines conséquences que d’autres
conséquences indépendantes des premières, que l’on pourrait
également déduire, seront elles aussi expérimentalement
établies. Il est clair que cette induction qualifiée de
qualitative, en raison des imperfections de l’échantillon des
conséquences étudiées, n’est pas sans rapport avec l’induction
quantitative.
Dans les trois cas les inductions effectuées sont
autocorrectives, c’est-à-dire susceptibles d’être corrigées en
fonction de l’expérience. Et ce caractère autocorrectif est
évidemment une condition de la validité de l’induction.
Dans la mesure où l’analogie a une place dans la
démarche expérimentale, la séquence abduction-déduction-induction
soigneusement décomposée par Peirce doit être remplacée par une
séquence toujours ternaire induction-déduction-induction, la
troisième phase venant confirmer ou infirmer la première. La
représentation correcte est donc une boucle systémique :

Ce qui peut nuire à la légitimité du raisonnement
par analogie, c’est d’une part que la portée statistique de l’induction
initiale est généralement absente. On est donc en présence d’une
opération mentale qui, faute d’une base expérimentale réelle, peut
davantage s’assimiler à la simple hypothèse, c’est à dire à l’abduction,
celle-ci n’étant en l’occurrence soumise à aucun des tests de
validité qui s’imposent dans une méthode scientifique
rigoureuse ; d’autre part que la phase de test est également
généralement absente, ce qui peut permettre toutes les dérives. En
conséquence le caractère autocorrectif de l’induction scientifique
est lui-même inexistant.
Houda Araj écrit ainsi très justement :
« L’application aveugle du calcul de similarité conduit à une
situation dangereuse, c’est pourquoi l’inférence analogique, telle
que connue, doit être raffinée. L’obtention d’une plus grande
ressemblance ne se fait pas de manière désordonnée, car ce n’est
pas à partir de n’importe quelle similarité qu’il est possible de
construire des analogies bien formées et utiles. » (1996, p. 189)
Le raisonnement analogique tel qu’il est employé
en droit doit donc être examiné du point de vue de la double induction
initiale donnant lieu au constat de similitude et d’autre part du
contrôle au niveau de l’application de la décision prise sur la base
du constat de similitude et de la déduction qui en a été tirée.
En ce qui concerne le premier point, il convient d’envisager
les différentes hypothèses dans lesquelles on se trouve en présence d’un
raisonnement analogique.
La source de l’analogie, comme de la métaphore,
est l’existence d’au moins un trait sémantique commun entre deux
objets, le terme objet étant ici pris dans son acception la plus large.
L’hypothèse la plus immédiate, c’est le
raisonnement par le cas ou par l’exemple.
Certains auteurs ont contesté que le raisonnement
par le cas ou par l’exemple relève du raisonnement analogique. Chaïm
Perelman notamment, qui a consacré deux chapitres distincts dans L’empire
rhétorique à l’argumentation par l’exemple, à l’analogie et
à la métaphore, se fonde sur le fait que dans l’analogie, le phore
et le thème appartiendraient à deux domaines hétérogènes, alors que
dans l’argumentation par l’exemple les deux exemples comparés
appartiennent au même domaine.
L’argument de Chaïm Perelman pourrait être retenu
si l’on était convenablement éclairé sur ce qu' il entend
réellement par « domaine hétérogène ». Pour lui, les
domaines du phore et du thème sont hétérogènes car le domaine du
phore est « mieux connu que celui du thème » (1977, p.
128).
En théorie sémantique, cette différence dans le
niveau de connaissance entre deux cas de la personne qui opère le
rapprochement, ne saurait en rien fonder une différenciation entre deux
domaines sémantiques.
Par ailleurs, on peut constater dans les travaux de
formalisation du raisonnement par analogie développés en intelligence
artificielle, que l’hypothèse que le phore et le thème appartiennent
à des univers différents est une éventualité, mais non une
contrainte. (Le raisonnement en intelligence artificielle,
p.368). Ainsi, l’analogie permet de raisonner dans l’univers de la
thermodynamique en se fondant sur des résultats connus dans l’univers
de l’hydraulique, dans le domaine de la géométrie en transposant un
raisonnement tenu sur les segments de droite dans un raisonnement sur
les angles.
Enfin, le raisonnement sur les cas suppose une
différence de niveau de connaissance entre le cas faisant office de
phore ou de référence ou de modèle et le cas qui constitue le thème.
Sinon, on ne voit pas très bien l’intérêt du raisonnement sur les
cas.
Ce qui fait la spécificité du raisonnement sur les
cas, c’est qu’à partir d’un cas particulier, on induit une
généralisation que l’on applique ensuite à tous les cas jugés
similaires.
Ce qui fait problème au plan de la théorie du
raisonnement, c’est l’unicité du cas source, c’est la
généralisation opérée à partir d’un seul cas. Il est clair que le
droit n’étant pas une science expérimentale, ce qui n’est pas
acceptable en science expérimentale peut l’être en droit, et le mode
de raisonnement non valide en science expérimentale, peut être
parfaitement valide en droit. Il faut cependant se poser la question de
la justification en droit du fait qu’un juge puisse prendre une
proposition singulière et la généraliser avec un quantificateur
universel pour la convertir en règle de droit en s’appuyant sur un
seul cas. La question revient à déterminer pourquoi tel cas sera
considéré comme exemplaire pour prendre valeur de précédent et d’autres
non.
Houda Araj apporte un début d’éclaircissement
théorique en donnant une nouvelle formulation de la distinction entre induction
quantitative et induction qualitative, inspirée de toute
évidence de la distinction entre extension et compréhension ou
intension, héritée des philosophes médiévaux et revisitée par la
sémantique vériconditionnelle de Montague via Carnap.
« Dans l’induction de quantité, la
similarité est recherchée moins sur les propriétés et plus sur les
instances. Plus le nombre d’instances est élevé, plus la chance de
généraliser sans risque d’erreurs est grande. L’induction de
quantité est basée sur la similarité répétée d’un nombre d’observations
assez important. Par contre, dans l’induction de qualité, la
similarité est recherchée plus sur les propriétés et moins sur les
instances. Plus la ressemblance est basée sur les qualités abstraites,
plus le lien établi est innovateur. » (1996, p. 286). Résumant
par une formule trivial, on peut dire que la qualité vaut mieux que la
quantité, assertion sans valeur scientifique évidemment, mais qui pose
bien la différence qui peut exister entre le raisonnement scientifique
et le raisonnement juridique qui est un travail sur le sens et non un
travail sur les phénomènes.
Ensuite joue l’argument d’autorité qui fait que
lorsque le juge attribue à un cas la valeur d’un précédent, il
manifeste la volonté d’en universaliser la portée en vue de l’appliquer
à d’autres cas. L’acte est significatif d’une politique
jurisprudentielle déterminée.
Dans un ordre juridique hiérarchisé, une valeur
toute particulière s’attache bien évidemment aux décisions et aux
jugements des juridictions suprêmes.
Pour autant, nous ne pouvons pas approuver Houda Araj,
lorsqu’il limite l’induction utilisée dans le raisonnement
analogique à l’induction de qualité.
En effet, si l’on considère que le raisonnement
juridique n’est pas une exclusivité du juge, mais également le fait
de celui qui applique le droit et de celui qui le commente, l’induction
de quantité peut reprendre ses droits, et nous considérons pour notre
part, comme nous le verrons plus loin, que le raisonnement impliqué par
la démarche connexionniste est de nature analogique. C’est par la
multiplicité de cas semblables que le praticien ou l’usager peut
prévoir la règle dans son application, et cet aspect du raisonnement
juridique, dans un système régulé, est certainement aussi important
que le raisonnement du juge qui reste évidemment central.
Dès lors, que le raisonnement par le cas prenne pour
phore un cas jugé plus exemplaire que d’autres, ou une série de cas
qui ne sont que des répétitions du cas exemplaire qui n’est que le
premier d’une lignée de jurisprudences, et qui fait donc figure de
modèle, il n’est pas difficile de considérer le raisonnement par le
modèle comme un raisonnement de nature analogique. Au lieu que le
référent soit un cas concret, le référent est un cas idéal. D’ailleurs,
Chaïm Perelman traite dans le même chapitre l’argumentation par l’exemple
et l’argumentation par le modèle à imiter qui n’est qu’un cas
particulier de l’argumentation par l’exemple.
En fait, lorsque la loi pose des définitions, qu’elle
précise des circonstances entraînant l’application de règles
particulières, elle définit des types qui sont autant de modèles par
rapport auxquels il conviendra de traiter les cas concrets.
Dès lors deux situations peuvent se présenter.
Ou bien la loi exige une condition précise,
objective, telle que l'âge, le sexe, la détention d'un diplôme pour
déclencher une action. L’induction est dans ce cas certaine,
incontestable, et la déduction l’est donc tout autant. Ou bien, la
loi reste floue. Dès lors que l'administration, le particulier, ou le
juge est en situation d'appliquer une notion qui est logiquement
"floue", l’induction prend alors une valeur seulement
probable. Le raisonnement analogique n’en demeure pas moins
inéluctable.
Il est clair que le raisonnement qui va conduire à
une qualification juridique va fréquemment osciller entre le
raisonnement par le cas (induction de qualité) ou les cas (induction de
quantité) et le raisonnement par le modèle. Nous avons vu qu’il s’agira
en général d’un raisonnement complexe enchaînant plusieurs types de
raisonnement élémentaires, mais il est clair que le raisonnement
analogique dans ses diverses formes y occupe une place importante.
Une autre hypothèse de raisonnement par analogie est
celle où il convient de combler les lacunes des textes.
Nous avons vu plus haut un exemple en matière de
transfert de compétences dans le cadre de la décentralisation où la
loi n’avait pas prévu l’hypothèse que des biens transférés par l’État
soient des biens mis à disposition par une autre collectivité
elle-même locataire et non propriétaire de ces biens. Les biens dont l’État
est propriétaire sont transférés gratuitement, sous forme d’une
mise à disposition. Par contre les biens dont l’État est locataire
font l’objet d’une subrogation de telle sorte que la nouvelle
collectivité compétente se trouve substituée à l’État dans ses
droits et obligations de locataire. Par analogie, la loi prévoit que
lorsque l’État est initialement bénéficiaire d’une mise à
disposition de biens qui sont la propriété d’une autre
collectivité, ces biens se trouvent mis à disposition de la
collectivité nouvellement compétente, mais ne dit rien cependant du
cas où le bien est loué par l’autre collectivité. Dire que dans ce
cas la nouvelle collectivité compétente doit être subrogée dans les
droits et obligations de la première collectivité en tant que
locataire est tenir un raisonnement purement analogique.
On peut donner un autre exemple où un raisonnement
par analogie est prescrit par un texte qui se trouve être une
convention.
La convention du 1er octobre 1929 entre le
Conseil Municipal de Paris et le Président du Conseil de l’Université
de Paris, comporte un article relatif aux dépenses d’électricité ainsi
rédigé : « De compte à demi : Toutes les
modifications à l’état de fait actuel, depuis le branchement,
colonne montante, jusqu’aux canalisations secondaires et l’appareillage.
« Au sujet des lustres ou autres appareils d’utilisation,
l’exemple suivant indique la distinction à observer : s’il y a
chute d’un appareil sans que la responsabilité en incombe aux
occupants, la Ville paiera la moitié de la dépense si l’appareil
doit être remplacé ; mais si l’appareil est réparable (un bras
cassé), la remise en état rentre dans l’entretien à la charge
exclusive de l’Université. »
Mais nous pouvons ajouter que toutes les évaluations
des faits dont nous avons vu qu'elles débouchaient sur une
qualification juridique immédiate ou médiate reposent sur des
raisonnements de nature analogique sauf cas de revirement ou évolution
jurisprudentielle. C'est ainsi que la qualification de faute lourde
repose sur une comparaison implicite du cas à traiter avec d'autres cas
également qualifiés de fautes lourdes relevant de jurisprudences
antérieures.
Il nous faut maintenant traiter du second point
relatif à la validité du raisonnement analogique, qui est l’absence
de la troisième phase du raisonnement expérimental.
La réponse est sans doute dans la différence qui
existe entre une loi physique et une règle de droit.
Une loi physique est dite vraie à partir du moment
où elle a subi tous les tests qui vont assurer sa validité
scientifique. Par contre la règle de droit correspond à la définition
de la vérité analytique. Elle est vraie parce qu’elle est. Elle est
vraie en raison de son sens exactement comme l’assertion selon
laquelle le chimpanzé est un singe est une assertion qui ne peut être
soumise à une vérification scientifique.
La phase de tests qui permet de valider une
hypothèse scientifique n’a donc aucune raison d’être dans un
raisonnement juridique.
Pour autant, rien n’indique que le raisonnement
analogique en droit et le raisonnement analogique en général n’admettent
pas des substituts de la troisième phase de la démarche
expérimentale.
C’est ainsi qu’il faut comprendre la réserve qui
figure dans la définition que nous avons donnée au début de ce
chapitre :
« Générer une analogie, c’est avant tout
trouver les similarités partielles pour ensuite projeter, à partir de
cette similarité et dans des conditions qui permettent la
généralisation sans un risque élevé d’erreur, un argument qui ait
du bon sens. »
Les conditions qui permettent la généralisation
dépendent de la cohérence du système juridique, lequel est dépendant
de l’état de la société et des attentes du public qui vont impulser
une certaine politique jurisprudentielle. Lorsque le Conseil d’État
décide d’abandonner la faute lourde comme fondement de la
responsabilité administrative en matière de responsabilité médicale,
il provoque une rupture par rapport à la jurisprudence antérieure et
crée un cas qui va prendre valeur de précédent et déterminera
ensuite les solutions des cas futurs.
En fait la phase de vérification existe bien, mais
elle se situe dans l’interaction entre le système juridique et la
société globale.
Différents types de modélisation sont possibles
selon le type de raisonnement par analogie à mettre en œuvre, et de
nombreux travaux dans ce sens sont évoqués dans Le raisonnement en
intelligence artificielle, p. 376-380. Quatre étapes principales
peuvent être distinguées :
- Recherche et identification d’une
source d’analogie en fonction de la description d’un but à
atteindre. La recherche comme l’identification font
essentiellement appel à la technique d’indexation quand il s’agit
de raisonner sur des cas, des exemples ou des précédents. Quand
le raisonnement se fait par rapport à un modèle, la recherche s’arrête
à la détermination de la règle applicable.
- Élaboration de la mise en
correspondance entre la source et le but et des inférences
nécessaires.
- Calcul et évaluation de la mise en
correspondance et des inférences retenues.
- Consolidation et mémorisation de l’analogie
élaborée.
On voit que le modèle conceptuel du raisonnement
analogique ainsi élaboré dans le but de mettre au point des
analogies satisfaisantes respecte le chaînage séquentiel de la
démarche expérimentale : les deux premières étapes sont
inductives de quantité et/ou de qualité, la troisième déductive
et la quatrième inductive de qualité au sens donné par Peirce.

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