Nous nous fonderons principalement sur les analyses
de F. Rastier (1987 et 1989), qui prolongent celles de B. Pottier
(1974, 1980a, 1980b).
L'analyse componentielle renvoie à deux familles
de concepts : le sémème et sa structure d’une part,
l'isotopie, la topique, l'archithématique d’autre part. Cette
seconde approche dans l'analyse du discours relève de la thématique
(Rastier 1989).
Le
sémème et sa structure
Selon la définition de Pottier (1974 p.331), le sémème
est "l'ensemble des sèmes d'un signe, au niveau du morphème dont
c'est la substance du signifié". C'est en somme le contenu du
morphème (Rastier 87 p. 275).
Le sème (Pottier 1974 p. 330)
est un "trait distinctif de la substance du signifié d'un signe
(au niveau du morphème), et relativement à un ensemble donné de
signes".
Sèmes
génériques et sèmes spécifiques
Les sèmes génériques (Pottier 1974 p. 330)
permettent de rapprocher deux ou plusieurs sémèmes voisins, par
référence à une classe plus générale. Les sèmes génériques d'un
sémème constitue le classème.
Les sèmes spécifiques permettent d'opposer
deux sémèmes voisins, par une caractéristique propre. Ils constituent
le sémantème (équivalent de "noyau sémique" chez
Greimas (1966)).
Ainsi le sémème, comprend le classème et le
sémantème.
Sèmes génériques et sèmes spécifiques permettent
de dessiner une arborescence de sémèmes. C'est dire qu'aucun sème
n'est générique ou spécifique par nature. Ce qualificatif dépend de
la position du sémème considéré dans l'arborescence, ou de son
"ensemble de définition" (Rastier 1987 p. 52). Ainsi, pour le
sémème ‘épouse’, /sexe féminin/ est un sème générique, qu'il
partage avec "fille" par exemple (au sens de femme non
mariée), tandis que pour ‘femme’, /sexe féminin/ est un sème
spécifique qui permet de distinguer ‘femme’ de ‘homme’.

Ceci étant, il apparaît que le sémème ‘femme’
signifie aussi "femme mariée ou vivant maritalement, ce qui le
distingue d'"épouse" dont le sens se limite à l'union par le
mariage. L'arborescence devient :

La relation entre les différentes occurrences d'un
sème générique est une relation d'identité; la relation entre
les différents sémèmes qui l'incluent est une relation d'équivalence.
La relation entre deux sèmes spécifiques
"permettant d'opposer deux sémèmes voisins" est une relation
d'incompatibilité; elle induit entre les sémèmes qui les incluent une
relation de disjonction exclusive. (Rastier 87 p. 52).
Le graphe précédent est donc incorrect, car
"femme" correspondant à la personne de sexe féminin vivant
avec un conjoint ne s'oppose pas à "épouse" mais l'inclut.
Le graphe suivant est également incorrect. En effet,
une femme peut être à la fois femme et mère. ‘Femme’ et ‘mère’
appartiennent à deux ensembles de définition différents, le premier
se rapportant aux liens conjugaux, l'autre aux liens de filiation.

Trois
types de sèmes génériques
Rastier (1987 p.49-52) distingue trois types de
sèmes génériques, selon qu'ils indiquent l'appartenance d'un sémème
à un taxème, à un domaine ou à une dimension.
"1) Le taxème est
la classe minimale où les sémèmes sont interdéfinis. Les sèmes
spécifiques sont définis à l'intérieur du taxème, ainsi que
certains sèmes génériques de faible généralité, les sèmes
microgénériques. On peut lui appliquer cette définition de Cosériu :
"structure paradigmatique constituée par des unités lexicales
("lexèmes") se partageant une zone commune de signification
et se trouvant en opposition immédiate les uns avec les
autres",... Exemple : "cigarette",
"cigare", "pipe" s'opposent au sein du taxème
//tabac//.
Chaque élément d'un taxème est un taxe
(Pottier 1974 p. 68) et les taxes sont entre eux en relation
d'exclusion mutuelle.
"2) Le domaine est
un groupe de taxèmes, tel que dans un champ donné il n'existe pas de
polysémie...."
Cette notion de domaine, très largement admise,
paraît très intéressante du point de vue du droit, dans la mesure où
tout langage technique ou scientifique, et le droit en est un, doit
être exempt d'ambiguïtés lexicales. Nous aurons donc à nous
interroger sur la notion de domaine en droit. Et cette interrogation
tiendra compte de deux considérations :
- D'une part, la définition opératoire de la
polysémie. Nous verrons que si R. Martin (1983, pp. 64 sq.) distingue
nettement les acceptions des sens, Rastier est conduit, du fait de la
prise en compte des sèmes inhérents et afférents (cf. ci-après), à
définir les notions d'emplois, d'acceptions et de sens,
notions qui conduisent à envisager plusieurs niveaux de polysémies, et
donc plusieurs définitions possibles de domaines.
- D'autre part, le fait que les frontières entre
domaines peuvent ne pas être toujours très claires, des cas plus ou
moins marginaux de polysémie peuvent apparaître dans des domaines a
priori relativement homogènes.
Nous savons bien que, selon des classifications tout
à fait courantes, on distingue le droit public du droit privé ou droit
civil, et qu'au sein de ces deux grands domaines, de nombreuses
distinctions pouvant correspondre à autant de sous-domaines sont
facilement identifiables. La question pour nous sera de savoir s'il y a
des règles dérivées de la notion sémantique de domaine qui
permettent de fonder ces distinctions profondément ancrées dans
l'usage et qu'il doit bien y avoir quelque justification théorique de
découvrir.
"3) Une dimension est une classe de
généralité supérieure. Elle inclut des sémèmes comportant un même
trait générique du type /animé/, ou /humain/, par exemple... A la
différence des taxèmes ou des domaines, des dimensions peuvent être
articulées par des relations de disjonction exclusive (cf. //animé//
vs //inanimé//)."
Appliqué au domaine du droit, les notions de
/personnes physiques/ et de /personnes morales/ sont à notre sens
significatives de deux dimensions particulières.
S'agissant des sèmes génériques d'un sémème,
Rastier propose d'appeler sèmes microgénériques les sèmes qui
notent une appartenance à un taxème, sèmes mésogénériques
les sèmes qui notent l'appartenance à un domaine, et macrogénériques
les sèmes qui notent l'appartenance à une dimension.
Sèmes
inhérents et sèmes afférents
Rastier pose une autre distinction fondamentale entre
sèmes inhérents et sèmes afférents.
La notion de sème afférents chez Rastier est
directement inspirée de celle de sème virtuel selon Pottier
(1974, p. 30-31, 74). Selon Pottier "est virtuel tout élément qui
est latent dans la mémoire associative du sujet parlant, et dont
l'actualisation est liée aux facteurs variables des circonstances de
communication."
De même que les sèmes génériques forment le
classème, et les sèmes spécifiques le sémantème, les sèmes
virtuels constituent le virtuème, lequel fait partie intégrante du
sémème.
Cette inclusion par Pottier du virtuème dans le
sémème constitue une innovation par rapport à la doctrine dominante
qui limite le sémème au système fonctionnel de la langue.
"Le virtuème représente la partie connotative
du sémème. Il est très dépendant des acquis socio-culturels des
interlocuteurs."
Toutefois, alors que Pottier fait des sèmes virtuels
une classe distincte des sèmes génériques et spécifiques, Rastier
quant à lui, répudiant la notion de connotation, selon lui trop mal
définie, opère une distinction au sein des sèmes génériques et
spécifiques entre sèmes inhérents et sèmes afférents, le sème
afférent répondant à la définition du sème virtuel selon Pottier.
La distinction entre sème inhérent et sème
afférent repose sur celle de langue fonctionnelle et de contexte.
"a) Les sèmes inhérents relèvent du système
fonctionnel de la langue; et les sèmes afférents, d'autres types de
codifications : normes socialisées, voire idiolectales.
"b) Pour une sémantique interprétative, les
opérations permettant d'identifier les sèmes inhérents ne seront pas
du même type que celle qui permettent de construire les sèmes
afférents.
"... Un sème inhérent est une relation entre
sémèmes au sein d'un même taxème, alors qu'un sème afférent est
une relation d'un sémème avec un autre sémème qui n'appartient pas
à son ensemble strict de définition : c'est donc une fonction d'un
ensemble de sémèmes vers un autre."
La distinction entre sèmes inhérents et sèmes
afférents permet d'introduire un nouveau type de relations
fonctionnelles entre sémèmes : les relations établies par les
sèmes inhérents sont des relations symétriques et/ou réflexives. Les
relations établies par les sèmes afférents sont anti-symétriques
et/ou non réflexives.; dans leurs cas, il convient toujours de
distinguer explicitement le sémème-source et le sémème-but de la
relation fonctionnelle (Rastier 87 p 54).
Le fait que l'afférence fasse intervenir le
contexte, lequel peut être constitué de normes socialisées (afférence
socialement normée) ou par la conjonction de sémèmes relevant de
classes différentes (afférence contextuelle ou locale) soulève
une interrogation s'agissant de textes juridiques. En principe, un texte
juridique devrait être intemporel et impersonnel, de telle sorte que le
phénomène d'afférence, qui est à la base de maintes subtilités du
langage naturel et de la richesse des langages littéraires, ne devrait
pas exister s'agissant de textes normatifs. On ne peut néanmoins
l'exclure totalement, même dans le cadre de textes législatifs ou
réglementaires.
On peut également s'interroger sur la notion de
système fonctionnel de la langue en droit ou dans tout autre domaine
technique.
Si un domaine est un groupe de taxèmes tel que dans
un domaine donné il n'existe pas de polysémie, on est bien forcé
d'admettre que chaque domaine est le lieu d'un micro-language socialement
normé plutôt que codifié en langue. Et les relations que
ces domaines peuvent entretenir entre eux pourront être interprétées
comme des relations d'afférence, faisant échapper tel ou tel sémème
à sa définition dans le cadre strictement délimité de son domaine.
Cette observation nous écarte quelque peu des
définitions posées par Rastier. En effet, dans notre exemple, le
micro-langage technique fait office de langue fonctionnelle, ce qui
laisserait entendre qu'il puisse exister plusieurs langues
fonctionnelles, avec comme conséquence inéluctable que l'on puisse
envisager des relations entre ces langues fonctionnelles. Il n'y aurait
en somme que des relations soit internes à un domaine ou à un taxème,
soit des relations externes relativement aux mêmes ensembles.
Ce qui est en cause, c'est la notion de langue
fonctionnelle, qui n'a semble t-il qu'une valeur relative, ce que
Rastier est tout près d'admettre (1987, p. 55) quand il observe que
"le système fonctionnel de la langue n'est en somme qu'une des
normes sociales qui systématisent le contenu linguistique".
Nous n'irons pas plus avant dans cette discussion.
Précisons la notion de polysémie.
Polysémie
de sens, d'acception et d'emploi
La distinction entre sèmes inhérents, afférents
socialement normés et afférents en contexte permet de poser trois
niveaux de polysémie :
- il y a polysémie d'emploi lorsque que les
sémèmes diffèrent par au moins un sème afférent en contexte.
- il y a polysémie d'acception lorsque les
sémèmes diffèrent par au moins un sème afférent socialement normé.
- il y a polysémie de sens lorsque les
sémèmes diffèrent par au moins un sème inhérent.
- enfin, il y a homonymie lorsque les
sémèmes différent par tous leurs sèmes spécifiques inhérents.
(Rastier 87 p. 69)
Le
concept d'isotopie et de thème sémantique
Venons-en au concept d'isotopie.
L'isotopie sémantique résulte de "la
récurrence syntagmatique d'un même sème." (Rastier 87 p.274).
Selon cette définition très générale, l'isotopie
peut porter sur tout type d'unité linguistique.
En particulier l'isotopie intéresse les sèmes
qu'ils soient génériques ou spécifiques, inhérents ou afférents.
Selon le type de sèmes impliqué dans une isotopie,
on aura différents types d'isotopie.
Une isotopie microgénérique est définie par
la récurrence d'une sème microgénérique, qui indexe des sémèmes
appartenant à un même taxème.
Une isotopie mésogénérique est définie par
la récurrence d'un sème mésogénérique, qui indexe des sémèmes
appartenant au même domaine.
Une isotopie macrogénérique est définie par
la récurrence d'un sème macrogénérique, qui indexe des sémèmes
appartenant à la même dimension.
Les isotopies génériques possèdent des
propriétés remarquables car elles sont liées en règle générale aux
paradigmes codifiés en langue ou socialement normés.
Nous espérons tirer profit de ces propriétés pour
dégager des règles pour l'organisation générale du texte.
Les isotopies spécifiques, qui sont définies
par le récurrence d'un sème spécifique, ne sont pas liées aux
paradigmes codifiés. En effet, par définition, les sèmes spécifiques
ne marquent pas l'appartenance des sémèmes à des paradigmes, mais les
singularisent en leur sein.
Les isotopies spécifiques sont indépendantes des
isotopies génériques, dans la mesure où elles peuvent indexer des
sémèmes appartenant à un même domaine, ou à une même dimension,
mais tout aussi bien des sémèmes appartenant à des taxèmes, domaines
ou dimensions différents.
Comme il a déjà été dit, aucun sème n'est
générique ou spécifique par nature. Il pourra donc apparaître
tantôt comme sème générique, tantôt comme sème spécifique. On
aura alors affaire à une isotopie mixte.
Une isotopie inhérente est définie par la
récurrence d'un sème inhérent, et une isotopie afférente par
la récurrence d'une sème afférent. Mais il ne sera pas rare que le
sème isotopant apparaisse tantôt comme sème inhérent, tantôt comme
sème afférent.(Rastier, 1987, p 111-113)
Les
unités de base de l'analyse componentielle
Comme le souligne Pottier, l'analyse sémique se
situe au niveau du morphème. Or, on distingue deux classes
fonctionnelles de morphèmes ou catégorèmes : les lexèmes
et les grammèmes.
Les lexèmes sont les éléments d'un ensemble
non fini et ouvert, et les grammèmes les éléments d'un
ensemble fini et fermé.(Pottier 1974, p. 272, 325 et 326).
La lexie est une unité
fonctionnelle, mémorisée en compétence, soit une séquence figée,
constituée naturellement à partir du mot et aussi par des transferts
variés (Pottier 1974, p. 34, 101 et 326). Ex : motocyclette, deux
roues.
Règles
de construction des sémèmes et des taxinomies
Le principe général est la méthode
différentielle.
Les sémèmes, dans leurs deux composantes
principales, classème et sémantème, sont construits au fur et à
mesure de l'analyse de façon à différencier les morphèmes.
L'analyse qui suit n'est sans doute pas
irréprochable au plan technique. Nous essayons de mettre en pratique
les définitions précédentes, avec la seule aide lexicale du Petit
Robert (PRb) et du dictionnaire Larousse des synonymes (LS). Nous
donnons seulement le résultat de l'analyse, sauf dans les cas
difficiles que nous assortissons de commentaires.
Notation
Les sèmes afférents seront signalés par une double
parenthèse vide (), les sémèmes et sèmes de la manière suivante :
'sémème', /sèmes/.
complexe ou fonctème adjectival
complexe ou fonctème nominal
place d’un complexe ou
fonctème nominal
complexe ou fonctème verbal
place d’un complexe ou
fonctème verbal
‘‘signe ’’
/sème/
‘sémème’
//classe sémantique//