L'analyse précédente appelle diverses
observations.
1) Dans une approche statistique, nous
constatons :
- que nous avons sélectionné 13 sémèmes,
- que nous avons identifié 53 traits
génériques et spécifiques (7 dimensions, 9 domaines, 10 taxèmes et
27 sèmes
spécifiques), soit une moyenne de 4 traits pour un sémème,
Le ratio de 4 traits pour un sémème
suggère que le nombre de sèmes
puisse être sensiblement plus élevé que celui des
sémèmes, ce qui pourrait décourager ceux qui espèrent trouver une
liste limitée de sèmes permettant de décrire tous les mots du
dictionnaire. Cet espoir est peut-être exagéré. Il ne faut pas
cependant tirer de conclusions hâtives de ce qui évoque de prime
abord une sorte d'explosion sémique. En effet, à mesure que nous
progresserons dans l'analyse de nouveaux sémèmes, nous constaterons
que nous réutilisons souvent les mêmes sèmes. Ainsi, les sémèmes
‘formation’ et ‘instruction’ ne requerrons aucun sème
nouveau. Les sèmes qui en fixent le contenu sont un sous-ensemble du
sémème de ‘éducation’.
2) Etant donné que les domaines et les
taxèmes correspondent eux-mêmes à des taxes, ils ont leurs propres
sémèmes
, et ils peuvent apparaître comme simples taxes dans le texte. Et
leurs sémèmes entrent dans la composition du classème
des sémèmes dont ils sont hyperonymes, de telle sorte que
leurs sèmes
spécifiques
sont des sèmes génériques
pour les sémèmes hyponymes. Dès lors, on peut soit
intégrer au classème du taxe
hyponyme
le nom du domaine
ou du taxème
correspondant, sachant que le taxe hyponyme hérite dans son
classème de tous les sèmes des taxes hyperonymes, soit intégrer
directement aux classèmes les sémèmes hyperonymes.
Du point de vue du calcul des isotopies,
les deux solutions ne sont pas équivalentes.
Prenons l'exemple du mot
"éducation" qui est en même temps un nom de domaine
et un mot de la phrase. Les sèmes spécifiques
d'Éducation, sont comptés dans le calcul de l'isotopie
spécifique. Mais les mêmes sèmes devraient également
ressortir dans le calcul de l'isotopie générique provoquée par
l'appartenance de plusieurs mots ou expressions au domaine "Éducation",
ce qui n'est pas le cas si l'isotopie est identifiée seulement par
l'intitulé du nom de domaine.
Ainsi "éducation" apparaît 4
fois comme domaine
pour "service public
de l'éducation" (2 fois), pour élèves" et pour
"étudiants" (1 fois), soit comme sème
générique
, et les sèmes spécifiques
d'éducation" apparaissent en tant que sèmes
spécifiques pour "éducation". Sans négliger en quoi que
ce soit le caractère opératoire de la distinction entre isotopie
générique et isotopie spécifique, il apparaît que le
repérage des isotopies sans spécification supposerait que soient
cumulés les sèmes d'"éducation", en tant que sème
générique et en tant que sèmes spécifiques. Dans ce cas, on
constate qu'ils apparaissent 5 fois au lieu de une seule fois dans les
3 phrases du premier alinéa de l'article 1 de la loi étudiée.
3) La question se pose de la prise en
compte dans le calcul des isotopies du phénomène de la vision mise
en évidence au sujet
de l'analyse relationnelle.
On peut d'abord penser que le point de
départ choisi sur l'orientation (la visée
) (Pottier
1974 p.136) justifie un
renforcement de l'isotopie
correspondante. Ainsi, l'énoncé "L'éducation est la
première priorité nationale" n'est pas exactement équivalent
à l'énoncé "La première priorité nationale est
l'éducation".
En second lieu, la sélection des
éléments d'un schème doit entrer en ligne de compte. En
particulier, lorsqu'un élément n'est pas sélectionné (élément
vide). Dans "Le service public de l'éducation est conçu et
organisé...", l'élément qui conçoit et organise est vide et
ne peut être évalué. On peut penser que la suite du texte ou
d'autres textes législatifs ou réglementaires apportent les
précisions utiles sur les autorités responsables de la conception et
de l'organisation du service public de l'éducation.
On peut penser en troisième lieu que les
différences de puissance entre les actants qui différencient la diathèse active
de la diathèse attributive
(Pottier
1992 p. 131) (cf. diathèse) justifient également un traitement différencié des sèmes
correspondants. Ainsi, dans "il (le service public de
l'éducation) contribue à l'égalité des chances", l'accent est
mis davantage sur "service public de l'éducation" que sur
"égalité des chances". Il est clair que la puissance
respective des actants suit des gradations très subtiles, dans les
nuances desquelles il n'est a priori pas question d'entrer dans le
cadre de notre étude.
Dans l'immédiat, nous proposerons
d'affecter la valeur 0 aux éléments non sélectionnés, de doubler
la valeur des sèmes
de l'élément sur lequel s'effectue la visée, et de faire de même pour l'actant
sujet
dans la voix
active.
4) Peut-on établir, de manière non
intuitive, le thème
ou les thèmes du premier alinéa de l'article 1 à partir de
la cohésion
textuelle dérivée de
l'analyse sémique
?
Il résulte de l'analyse précédente que
nous avons sur l'ensemble de l'alinéa une isotopie
mésogénérique //éducation// et à partir de la seconde
phrase une isotopie microgénérique //service public// renforcée par
une isotopie spécifique fondée sur une molécule sémique composée
des sèmes
/moyens/, /but/, sèmes qui sont déjà présents dans le
taxème
//service public//. Cette isotopie microgénérique se
surimpose à l'isotopie mésogénérique pour donner une isotopie
générique //service public de l'éducation//.
Nous avons deux solutions pour traiter ce
paragraphe. L'une, qui est celle des rédacteurs du texte, est de
considérer l'homogénéité des trois énoncés et donc de les
regrouper en un seul alinéa; la seconde, qui eut, à notre avis,
été préférable, est de considérer le premier énoncé comme
porteur d'un thème
unique "éducation" et les deux suivants porteurs
d'un second thème, résultat de la convergence des deux isotopies
méso et microgénériques concentrées à titre principal sur une
seule lexie
reproduite deux fois "service public de
l'éducation".
On voit donc sur cet exemple que
l'identification d'un thème
suppose un traitement à
deux degrés. Après identification de la ou des isotopies
génériques, trouver l'éventuel lexie
porteuse du complexe
isotopique considéré, cette lexie étant le thème
générique du paragraphe, ou à défaut s'en tenir à l'isotopie
générique non lexicalisée dans le texte.
Nous tirons de cette analyse comme
première conclusion provisoire qu'il semble possible de réaliser de
manière automatisée l'organisation d'un texte en paragraphes.
Cette analyse fait partie du parcours
interprétatif
et sera réutilisée au moment de la génération. Elle devra
néanmoins être complétée, car l’analyse sémique
en terme d’isotopie
n’est qu’un aspect de l’analyse textuelle. Ceci sera
fait en quatrième partie.
5) Peut-on établir de manière
automatisée l’organisation taxinomique d'un texte?
La réponse nous paraît devoir être
positive à la condition d'avoir constitué préalablement un
dictionnaire donnant la structure sémique de chaque morphème
.
6) Peut-on établir à partir de l'analyse
précédente le modèle
conceptuel d'un texte?
7) Peut-on établir de manière
automatisée ou avec une assistance automatisée significative ce
modèle
.
Nous ne pouvons pour l'instant répondre à
ces deux questions, mais seulement poser quelques jalons.
Nous disposons déjà de modèles
partiels :
- les schèmes d'entendement
et schèmes intégrés
- les taxinomies
Il est nécessaire de définir un modèle
plus global, tenant compte de la structuration du texte en
parties, chapitres, articles et paragraphes.
Etant donné que pour l'instant, l'étude
ne porte que sur l'article 1 de la loi d'orientation de l'éducation
du 10 juillet 1989, bornons nous provisoirement au sous-ensemble de
l'article 1 que sont les paragraphes.
Selon Pottier
(opus cit., § 246), un
paragraphe est une combinaison d'énoncés unis entre eux par des
éléments de relation : des coordonnants (et,
mais, ou et leurs variantes : pourtant,
cependant, en outre...), ou zéro
(coordonnant implicite
).
Posons comme hypothèse que ces énoncés
sont unis par un thème
commun.
Le modèle
global du ou des deux premiers paragraphes du texte étudié
est représenté par la relation entre les deux thèmes
identifiés.
Le lien entre les deux paragraphes virtuels
(dans le texte, ils n'en font qu'un), est constitué par le sème
/intérêt général/ qui est présent aussi bien dans
l'expression "priorité nationale" et dans la lexie
"service public de l'éducation".
A chaque thème
est rattaché le sous-modèle
correspondant au paragraphe et à chaque énoncé du
paragraphe.