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La langue et le droit - 1 -
Le
choix d’une grille d’analyse
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Nous voudrions à cet égard confronter les grilles d’analyse
proposées par J.-M. Adam (1990, p. 21 et 36), par D. Apothéloz, M.-J. Borel et
C. Péquegnat (1984, p. 13-17) et par R. Martin (1983, p. 16-17), et, à cet
occasion, essayer de clarifier l’usage de certains termes aussi fondamentaux
que sémantique, pragmatique, rhétorique, argumentation.
R. Martin oppose sémantique et pragmatique, car, dit-il, les
« relations sémantiques sont des relations prévisibles, c’est-à-dire
calculables », alors que les « relations pragmatiques, dépendantes
des situations discursives », sont « aussi variables que les
situations elles-mêmes ».
La pragmatique étant comprise comme le lieu du « sens
situationnel », il en déduit que la pragmatique peut difficilement être
intégrée à la sémantique, et qu’elle s’oppose à la sémantique;
"elle n’en est pas une partie." (1983, p. 16)
Outre que l’on peut trouver arbitraire la limitation du
champ de la sémantique à l’étude d’un sens qui serait « hors
situation » par opposition au « sens situationnel », il
apparaît une réelle difficulté, quasi philosophique, mais aussi
méthodologique et opératoire, s’agissant de l’étude d’un texte, à
distinguer entre le sens en quelque sorte abstrait de ce texte et le sens
concret qu’il acquiert au moment où il est produit ou lu. Nous admettrons qu’il
est susceptible d’avoir plusieurs sens : d’abord celui de son auteur, et
celui de son lecteur, mais il est clair que ce prémisse étant admis, le texte
prend autant de sens qu’il a de lecteurs en fonction d’une infinité de
paramètres socioculturelles, historiques et géographiques, et, à moins qu’une
autorité régulatrice ait pour fonction sociale (ou religieuse) légitime de
donner le « vrai sens » du texte, il n’y a aucune raison de penser
qu’une interprétation doive l’emporter sur une autre. Mais, s’il existe
une multiplicité de sens possibles, il n’y a aucune justification de
distinguer, autrement que comme étape de l’analyse et de la construction d’un
sens possible, un sens abstrait ou sémantique et un sens concret ou
pragmatique.
R. Martin est d’ailleurs partiellement conscient de la
difficulté dans la mesure où il parle de composante sémantique et de
composante pragmatique, l’une et l’autre formant en quelque sorte un tout au
sein duquel elles seraient complémentaires et non opposées, et dans la mesure
surtout où il reconnaît à la composante sémantique deux fonctions:
- une « fonction phrastique, initiale, (qui)
élabore le sens comme lieu des conditions de vérité »
- une « fonction discursive, terminale, (qui)
assure l’insertion de la phrase dans le discours ».
Nous reviendrons plus loin sur les problèmes que pose l’approche
dite vériconditionnelle. Notons cependant qu’il est très surprenant
de voir figurer cette approche, sans qu’elle en soit disqualifiée, au niveau
d’une fonction très partielle dans la construction du sens qu’est la
fonction phrastique ainsi définie.
Mais, avec la fonction discursive, nous sommes mis en
présence d’un troisième sens qui paraît aussi éloigné du sens phrastique,
que semblait déjà l’être le sens pragmatique du sens sémantique. Au
demeurant, l’exemple choisi, « Pierre est de retour », peut aussi
illustrer la distorsion entre le « sens sémantique » et le
« sens pragmatique », que celle qui peut naître de l’insertion de
cet énoncé dans des textes différents qui crée une contrainte discursive.
Nous retiendrons de cette discussion trois paliers, trois
niveaux d’analyse identifiés par R. Martin :
- la phrase seule,
- la phrase dans le texte (en cotexte)
- la phrase en situation (en contexte), c’est-à-dire dans
ses conditions de production ou d’interprétation.
D’où le modèle proposé par R. Martin (1983, p. 17):

Sur ce modèle, nous ferons une dernière observation qui
en pose définitivement la limite par rapport à notre démarche:
essentiellement centrée sur la phrase, il ne dit rien sur le texte et sur son
incidence sur la structure de la phrase. Or, comme le rappelle avec force F.
Rastier (1994, p. 36), « pour une sémantique interprétative, le
palier du texte est primordial, puisque c’est la connaissance des
caractéristiques du texte qui permet d’assigner du sens à la phrase et au
mot. »
J.-M. Adam propose un schéma sensiblement plus puissant
entièrement dévolu à une approche par le texte.
Pour lui, l’effet de TEXTE est le produit de deux
dimensions complémentaires: une dimension séquentielle et une
dimension pragmatique. Laissons provisoirement de côté la dimension
séquentielle qui existe aussi au niveau de la phrase et qui traduit cette
contrainte propre à la parole et à l’écrit qui est la contrainte de
linéarisation des signes linguistiques.
La dimension pragmatique n’est pas séquentielle, mais configurationnelle
et elle absorbe l’ensemble du champ d’appréhension du sens au niveau
linguistique ou, pour reprendre la formulation de F. Rastier, la dimension
pragmatique vise à définir les « conditions linguistiques de l’interprétation »,
rôle que F. Rastier assigne à la sémantique interprétative.
J-M Adam décompose ensuite la dimension pragmatique en
trois sous-ensembles liés au fait que l’énoncé d’une proposition dans
un texte est à la fois:
- un acte de référence, c’est-à-dire de
construction d’une représentation discursive ou pour reprendre l’excellente
formulation de R. Martin, de « l’image mentale que le récepteur se
fait de la réalité telle qu’elle lui est offerte par le texte »
(1983, p. 57), infiniment supérieur à la notion de « contenu
descriptif » de Searle. C ’est aussi le dictum, selon la
distinction aristotélicienne reformulée par Ch. Bally. Incidemment, J.-M.
Adam identifie cette construction de la référence au champ de la sémantique
qui devient un sous-ensemble de la pragmatique. L’opération type de l’acte
de référence est la prédication.
- un acte d’énonciation qui traduit la prise en
charge par le sujet de la proposition. L’acte d’énonciation exprime ce
que Bally appelle le modus. L’opération type de l’énonciation est
la modalisation.
- un acte de liage ou de mise en relation qui
indique que la proposition n’est pas autonome, mais s’inscrit dans un
texte (éventuellement constitué d’une seule proposition). L’acte de
liage assure la textualisation de la proposition.
J.-M. Adam ajoute au niveau du texte une composante qui est
l’orientation argumentative, mais sans nulle part faire apparaître cette
composante comme autonome par rapport à l’énonciation. Au demeurant, J.-M.
Adam se réfère à Benveniste (1974, p. 82) et à P. Ricoeur (1986, p. 141)
pour affirmer que « la référence est partie intégrante de l’énonciation ».
Ceci donne le schéma général suivant (1990, p. 21)

Par rapport au modèle présenté par R. Martin, on note l’intervention
de deux paramètres supplémentaires, à savoir, la fonction
référentielle (dictum) et la fonction énonciative (modus),
fonctions distinctes, mais non contradictoires, des fonctions phrastiques et
discursives. Elles ne se situent pas sur le même plan.
En effet, si l’on analyse le contenu de la fonction
phrastique, il est clair qu’elle comporte une composante référentielle
(notions de conditions de vérités, de mondes possibles, de noèmes
et d’universaux) et une composante énonciative (à travers notamment
les notions de modalisation et d’univers de croyance),
manifestant la prise en charge de l’énoncé.
Cependant, il apparaît que tant la composante
référentielle que la composante énonciative se trouvent inutilement - sauf
par une autolimitation relevant d’une retenue toute scientifique - bornées
par la fonction phrastique qui, comme son nom l’indique, s’arrête à la
phrase. On peut notamment observer que les problèmes de polysémie auxquels
R. Martin consacre des développements d’un grand intérêt théorique, ne
trouvent que très partiellement des solutions au niveau de la phrase, et que
les réponses sont à trouver souvent au niveau du texte et même au-delà. On
peut rappeler à cet égard la définition du domaine sémantique donnée par
F. Rastier selon laquelle le domaine est un groupe de taxèmes, lié à l’entour
socialisé, et tel que dans un domaine déterminé, il n’existe pas de
polysémie. (1987, p. 274)
Par rapport au modèle de R. Martin, on note aussi une
sorte d’impérialisme de la fonction pragmatique au détriment de la
sémantique, ce qui à nos yeux ne s’explique que par le fait qu’au niveau
du texte, la distinction « hors contexte-en contexte » ou
« hors situation - en situation », qui fonde la distinction entre
sens et signification, perd singulièrement de son intérêt.
Sans doute faut-il voir dans la quasi réduction de la
sémantique à la fonction référentielle la trace d’une conception
dominante en philosophie du langage qui veut que le sens soit identifié à la
notion de vérité et que cette dernière soit directement déterminée par la
relation qui peut exister entre les énoncés et le monde réel, entre les
mots et les choses. Cette réduction est difficilement défendable. Sans
entrer dans un débat qui déborde très largement le cadre de notre
recherche, et dans lequel F. Rastier a versé des analyses très pénétrantes
(1991, III, p. 73 à 114), force est de constater que la distinction qui nous
vient de l’encyclopédie (1765, XV, p. 16) entre signification et sens (F.
Rastier, 1991, p. 74, 1994, p. 34) n’a plus qu’un intérêt archéologique
dépourvu de caractère opératoire.
Par conséquent, la question de savoir si la pragmatique
textuelle englobe la sémantique ou si elle n’est qu’une dimension
particulière d’une sémantique unifiée souhaitée par F. Rastier devient
une question de pur vocabulaire, à moins que cette imprécision dans le
langage ne révèle quelque insuffisance, non dans la pertinence des analyses
locales dans lesquelles nous avons puisé nombre de nos matériaux, mais au
niveau des outils eux-mêmes, ce qui ne peut pas à un moment donné ne pas
avoir des conséquences sur la validité ou sur la portée des analyses
elles-mêmes.
C’est la raison pour laquelle il apparaît indispensable
d’évoquer une troisième grille d’analyse, celle proposée par D.
Apothéloz, M-J Borel et C. Péquegnat (ABP pour la suite, opus cit.
p. 9).
Bien évidemment, chacun de ces modèles est adapté à l’objet
de la démonstration visée et ne prétend pas tout expliquer. Sa valeur est
donc relative. Aussi, notre propos n’est pas à proprement parler de les
départager, mais d’y trouver les éléments pour élaborer la grille qui
nous semblera la plus appropriée à notre propre projet. Ce faisant, il n’est
pas exclu que cette analyse comparative débouche sur un modèle plus global
qui ne serait ni le plus petit commun dénominateur des modèles comparés, ni
leur somme, mais leur synthèse de telle sorte que cette nouvelle grille soit
elle-même susceptible de supporter les analyses et démonstrations qui sont
apparues plus complémentaires qu’incompatibles ou contradictoires.
ABP, confirmant la thèse de l’argumentation dans la
langue et de la pragmatique intégrée de Ducrot et Anscombre,
commencent par écarter la tripartition sémiotique classique
syntaxe-sémantique-pragmatique de C. Morris (1938) et de ses continuateurs.
La pragmatique n’apparaît plus comme un maillon autonome, mais elle est
intégrée au noyau syntaxe-sémantique. Il ressort en effet des études
pragmatiques récentes que si la valeur pragmatique d’une énonciation est
fonction du sens de l’énoncé et de la situation de communication, l’inverse
est également vrai et que les formes mêmes de la langue présentent des
aspects fonctionnels.
ABP illustrent ce fait par l’exemple suivant: des
expressions comme « coûter le même prix » et « être aussi
cher que » semblent à première vue transmettre la même information.
Pourtant, elles ne sont pas substituables dans tous les contextes. C’est
ainsi que l’énoncé: « prenez la sixième symphonie: ça coûte le
même prix et c’est plus agréable pour s’endormir » apparaît bien
formé et argumentativement adapté à la situation où quelqu’un tente d’influencer
le choix de quelqu’un d’autre; tandis que l’énoncé: « prenez la
sixième symphonie, c’est aussi cher, et c’est plus agréable pour s’endormir »
est argumentativement contradictoire. Conseiller l’achat de la sixième
symphonie en conjuguant les arguments de la douceur mélodique et de la
cherté du disque revient à dire simultanément « achetez le » et
« ne l’achetez pas ». Si « coûter le même prix »
est relativement neutre, « être aussi cher » est
argumentativement orienté (valeur pragmatique).
Sur ce premier aspect de la conception de ABP, on peut
déjà observer que l’exemple cité est analysable tout autant par la
fonction phrastique que par la fonction discursive selon R. Martin, alors que
ces deux fonctions relèvent l’une et l’autre de la sémantique. Par
ailleurs, cet exemple signale bien que l’aspect pragmatique puisse certes
dépendre d’éléments situationnels entièrement extérieurs au texte, mais
qu’il est surtout présent dans le texte. Enfin, il met en relief la notion
d’orientation argumentative mise en exergue par J.-M. Adam, et qui résulte
d’un fait manifesté dans tout texte et que ABP expriment de manière
faussement triviale : « on ne parle pas pour ne rien dire: on fait
savoir, on exprime, on agit dans des situations qui l’exigent avec des buts.
Pour ce faire on construit des objets, on les transforme, on les
relie... ». En l’occurrence, il s’agit d’inciter le client à
acheter la sixième symphonie. Mais pour créer le lien par l’orientation
argumentative entre les deux propositions constitutives de l’énoncé, il
faut établir la cohérence entre « coûter le même prix » et
« plus agréable pour s’endormir » d’une part, et la
contradiction entre « aussi cher » et « plus agréable pour
s’endormir ». Pour ce faire, il faut mettre en évidence dans le
discours un élément implicite dont O. Ducrot et J-C Anscombre ont renouvelé
la théorie, à savoir deux topoï dont l’un dit « plus c’est cher
et moins j’ai envie d’acheter » et l’autre « plus c’est
agréable et plus j’ai envie d’acheter ».
Approfondissant davantage, ABP (1984, p. 13-14) distinguent
dans le texte trois ordres d’information. Les premières concernent l’objet
du discours et sont appelées cognitives, les secondes concernent
la position de celui qui parle et sont appelées argumentatives,
les troisièmes concernent le procès de communication et sont dites rhétoriques
(Borel, 1983).
Il est à noter que le terme de rhétorique est ici
employé dans son sens classique, c’est-à-dire restreint, de manière à
bien séparer les éléments liés à la communication (plan rhétorique)de
ceux liés à l’élaboration des opinions (plan argumentatif) ou des
savoirs (plan cognitif).
Cette présentation appelle deux ordres de remarques.
Tout d’abord, on saura reconnaître dans les trois plans
fonctionnels du discours des notions bien connues:
- Plan cognitif: « dans un discours s’enchaînent
en des relations inférentielles les éléments d’une connaissance,
manifestant des liens d’association entre objets (ressemblance,
contiguïté, causalité) » (ABP, 1984, p. 14). On retrouve ici le
dictum au sens de Ch. Bally, ou la fonction ou composante référentielle
selon J.-M. Adam. B. Pottier (TAL P. 16) distingue quant à lui trois moments
de la communication, le cognitif correspondant à « l’antérieur
du message », l’ensemble des connaissances mémorisées étant
disponible à tout moment, en attente d’actualisation (TAL, 1992, p. 16).
- Plan argumentatif: « dans un discours, des agents
représentant des activités sur des objets, sur des discours - attitudes,
intentions, positions, critiques, etc.; on conclut, évalue, distingue des
niveaux, répète, dénonce, questionne... » On reconnaît ici le modus
de Ch. Bally et la fonction d’énonciation telle que J.-M. Adam l’a
intégrée dans son schéma. Toutefois ABP ajoutent un plan rhétorique. Chez
B. Pottier (opus cit.), il s’agit du second moment du processus, nommé situationnel,
car il est contemporain du message. Il renvoie à l’ensemble
des circonstances de la communication.
- Plan rhétorique: « un discours indique toujours
quelque chose du circuit de communication dans lequel il s’insère; ses
signes assurent en particulier le repérage d’un genre de discours. Le plan
rhétorique concernant tout comme le plan argumentatif la « manière de
parler », ABP ont proposé tout en le maintenant distinct du plan
argumentatif de le rattacher au modus. Chez B. Pottier (opus cit.), il s’agit
du moment intentionnel, caractérisé par le fait que « s’il
est par force chez l’émetteur antérieur au message, (il) se manifeste postérieurement
à celui-ci, par ses effets chez le récepteur.
Nous parvenons ainsi au schéma suivant :

Le deuxième ordre de remarques concerne la valeur
opératoire des distinctions ici proposées. Il faut en effet qu’au-delà de
leur valeur pédagogique, les fonctions ainsi identifiées permettent d’isoler
dans le texte soit des expressions se rattachant par construction à l’un ou
l’autre plan, soit des formulations d’une même expression de base et qui
sont elles-mêmes, indépendamment de leur contenu cognitif éventuel,
rattachables soit au plan argumentatif, soit au plan rhétorique.
Chaque plan fonctionnel est ainsi justiciable d’une
analyse plus fine permettant d’opérer cette décantation des divers
éléments du discours.
Ainsi ABP (1984, p. 17 et 48) discernent dans le plan
rhétorique plusieurs fonctions langagières:
- assurer le procès de la communication, entendu comme
maintien du contact (au sens du contact sur un canal, comme l’entendent les
théories standard de la communication)
- montrer ce qu’on est en train de faire, à rappeler à
quel moment du raisonnement, du récit ou autre, on se trouve. Cette fonction
est réalisée par des rappels ou des anticipations (Ex.: « Nous avons
vu que..., il nous reste à examiner...) ou encore par des marques de
structuration (Ex.: premièrement...deuxièmement...) et plus généralement
tous les éléments qui contribuent à la mise en forme du texte: division par
partie, titres, sections, notes, informations externes quant à l’auteur,
tables, etc.; tous les signes qui renvoient au message en tant que texte
(citations, résumés, commentaires);
- contrôler et maintenir l’intercompréhension, en s’assurant
que l’interlocuteur partage le même savoir ou en sollicitant directement ce
savoir à l’appui d’une proposition qui se situe elle au plan argumentatif
par le moyen de l’analogie ou de la métaphore qui sont l’une et l’autre
des moyens répertoriés depuis longtemps par la tradition rhétorique qui
requiert directement la participation de l’interlocuteur (Apothéloz, 1984,
p. 64, R. Martin, 1984, p.205 et 225)
Chacun des plans fonctionnels peut ainsi donner lieu à une
analyse systématique, ce qui ne nécessite pas a priori une refondation de
pans entiers de la linguistique, mais davantage une réorganisation d’un
certain nombre de savoirs, que ce réagencement peut réorienter vers de
nouvelles interrogations et de nouveaux progrès. C’est la vertu des efforts
de synthèse et de schématisation que de faire apparaître des rapprochements
féconds et des zones d’ombre encore inexplorées.
Les grands ouvrages de référence, qui couvrent des champs
très larges de la linguistique, privilégient nécessairement une certaine
approche autour de laquelle s’organise l’ensemble des développements. B.
Pottier (1974) est ainsi organisé sur le paradigme substance du signifié (Sé)
- forme du signifié (Sy) - signifiance (Sa).
Or, une relecture dynamique de l’ouvrage, complété et
modifié par B. Pottier (1992) selon le schéma général que nous venons de
dégager, s’avère un exercice tout à fait fécond, sans que cette lecture
par nature sélective n’entraîne de perte de contenus. Au contraire, cette
nouvelle approche se prête à des enrichissements opportuns. Par exemple, l’approche
de B. Pottier se veut globale et intégrative, et comme nous l’avons déjà
observé, B. Pottier situe l’analyse sémantique aux trois niveaux de
complexité des signes: le morphème (sémantique analytique ou
micro-sémantique), l’énoncé (sémantique schématique ou
méso-sémantique), le texte (sémantique globale ou macro-sémantique). Il
faut cependant constater que l’analyse textuelle reste chez B. Pottier très
embryonnaire.
Dès lors que nous admettons la réorganisation des
concepts de B. Pottier selon le schéma dérivé de J.-M. Adam et de ABP, il
ne paraît pas incongru d’attirer l’attention sur l’étrange parenté
entre ce dernier et celui présenté par B. Pottier (1974, p. 35) et dans
lequel nous proposons de remplacer la distinction Sé-Sy-Sa par les trois
plans fonctionnels de ABP.
L’initiative peut paraître critiquable au plan
méthodologique, car nous substituons à des notions qui relèvent de la
conception du signe linguistique (la triade Sé-Sy-Sa nous venant en droite
ligne d’Aristote via Saussure et Peirce) des notions d’un autre niveau qui
est celui du texte ou du discours. Ce faisant, nous opérons non une
substitution, mais une superposition qui n’est en rien une trahison, mais un
élargissement qui reste entièrement compatible avec le schéma précédent
qui demeure.

Avant de s’arrêter sur ce schéma général, on ne peut
résister à la nécessité d’une dernière vérification en comparant le
résultat obtenu aux quatre ordres de description mis en jeu par les langues
selon F. Rastier (1994, p.17-18), à savoir:
- l’ordre syntagmatique
- l’ordre paradigmatique
- l’ordre herméneutique
- l’ordre référentiel
L’ordre référentiel peut être assimilé au plan
cognitif dès lors que ce dernier est défini par les informations qui donnent
(ABP, 1987, P. 127) une représentation des choses du monde et que l’on
prend en compte l’observation de F. Rastier selon laquelle « la
référence n’est pas un rapport de représentation à des choses ou à des
états de choses, mais un rapport entre le texte et la part non linguistique
de la pratique où il est produit et interprété (1994, p. 19), rapport qui
au demeurant « n’a rien d’immédiat: il s’établit par la
constitution d’impressions référentielles, sortes d’images mentales que
nous avons définies comme des simulacres multimodaux (1991b). Pour
déterminer une référence, il faut donc préciser à quelles conditions une
suite linguistique induit une impression référentielle, et à quelles
conditions une impression référentielle est appariée à la perception d’un
objet, ou à la mémoire de cet objet » (1994, p.18). On aura compris
que l’ordre référentiel ne fait pas sortir du domaine linguistique, même
s’il est au contact du domaine non linguistique qui est le domaine
conceptuel que l’on ne sait appréhender autrement que par le truchement du
langage, quitte à inventer des langages spécifiques qui ne font pas sortir
de l’indissoluble solidarité interactive entre le langage et la pensée.
L’ordre herméneutique, qui est celui des
conditions de production et d’interprétation des textes, relève de la
même problématique du langage et de la pensée, mais suit en quelque sorte
le chemin inverse. Là où l’ordre référentiel va du texte à la pratique
et traite de « l’incidence du linguistique sur les strates non
sémiotiques de la pratique », « l’ordre herméneutique marque l’incidence
de la pratique sur le texte ».
Étant donné que nous avons consacré de longs
développements à l’interprétation en droit dans notre première partie,
nous pensons avoir suffisamment montré que c’est l’herméneutique qui
permet de donner toute leur profondeur aux concepts juridiques. Ainsi l’ordre
herméneutique occupe-t-il à nos yeux le triple champ cognitif, argumentatif
et rhétorique mais a prise sur le domaine conceptuel, ce qui souligne la
porosité et l’interaction irréductible entre les domaines conceptuel et
linguistique. F. Rastier remarque que si l’ordre herméneutique englobe les
phénomènes de communication, « les textes ne sont pas simplement des
messages qu’il suffirait d’encadrer puis de décoder pour en avoir fini
avec la langue.» (1994, p. 17)
L’ordre syntagmatique, défini comme celui de la
linéarisation du langage et comme le site des relations contextuelles,
positionnelles et fonctionnelles, correspond très exactement à la dimension
séquentielle de l’analyse aussi bien phrastique que textuelle.
Il nous reste le quatrième ordre, peu mis en valeur par
notre schéma et qui, avec l’ordre syntagmatique, appartient au système
fonctionnel de la langue, à savoir l’ordre paradigmatique, l’ordre
des associations codifiées, des classes d’unités et de structures de
toutes sortes mutuellement commutables et débouchant, si n’existait la
limite des contraintes sémantiques, sur une quasi-infinité de messages
performés. Dans le schéma, cet ordre parait devoir s’inscrire au même
niveau que l’ordre syntagmatique.
Il nous semble qu’après cet ultime contrôle et muni d’un cadre d’analyse
adéquat, il est possible de poursuivre et d’approfondir l’analyse en
travaillant directement sur le texte, en examinant successivement les trois
plans fonctionnels de la dimension configurationnelle, puis les
caractéristiques liées à l’organisation séquentielle.
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