Le sujet nécessiterait plus d’une thèse.
Aussi, nous ne voulons l’aborder que dans le
prolongement de notre propos précédent.
Il y a un problème entre la logique et la
linguistique.
Si l’on regarde du côté de la linguistique, les
rapports entre ces deux activités fondamentales de l’esprit, le
langage et la pensée, ne semblent pas être une préoccupation
dominante des maîtres de ces deux domaines. On peut s’en étonner et
supposer que l’absence de construction doctrinale reconnue par la
communauté scientifique, au-delà de quelques tentatives restées
isolées, vient en réalité d’une sorte de suspicion réciproque qui
nécessitent quelques éclaircissements.
Dressons d’abord un constat, sans prétention
aucune à l’exhaustivité.
Vu du côté de la linguistique, procédons à un
bref sondage.
Prenons d’abord le dictionnaire raisonné de la
théorie du langage de A.J. Greimas et J. Courtès : la
rubrique logique est inexistante. Prenons le Précis de
Linguistique Générale de Jacques Lérot (1993), même constat. Le
mot logique est également absent de l’index de la Linguistique
Générale de Bernard Pottier (1974), et tout autant de celui des Eléments
de Linguistique Générale d’André Martinet (1970), ou, pour
puiser dans des ouvrages universitaires récents, dans Linguistique
d’Olivier Sautet (1995).
Ce constat n’est pas une critique, car une relative
fermeture disciplinaire peut avoir sa raison d’être scientifique, c’est
à dire qu’elle correspond à une nécessité pour progresser
suffisamment dans certaines directions avant d’investir d’autres
voies. Ceci est tellement vrai, qu’il serait faux et gravement injuste
de dire que la linguistique, notamment au travers des auteurs qui
viennent d’être cités, ne s’intéresse pas à la logique. La
logique est très souvent dans la linguistique, comme le raisonnement
est d’ailleurs dans la langue, comme nous le verrons plus loin.
Du côté des logiciens, le rejet du langage
ordinaire, équivoque, incertain et flottant, apparaît quasiment comme
un postulat de base de leur recherche. Toutefois, les motifs sont plus d’ordre
pratique ou méthodologique que théorique.
On peut en juger par deux exemples
Le premier est tiré de Introduction à la logique
contemporaine de R. Blanché (1968-1996, p. 10 à 16). R. Blanché
constate qu’une pluralité de formes grammaticales masque l’identité
d’une même fonction logique ou qu’inversement une même forme
grammaticale invite à confondre des fonctions logiques différentes.
L’exemple est le suivant :
Soit le syllogisme traditionnel :
Tout homme est mortel
Socrate est un homme
Donc Socrate est mortel
et la variante suivante :
Un homme est l’auteur de sa destinée
Socrate est un homme
Donc Socrate est l’auteur de sa destinée
Dans ces deux variantes, l’une où le prédicat est
un adjectif, l’autre où le prédicat est une combinaison de
substantifs, R. Blanché voit deux formes grammaticales, mais une seule
forme logique ((x).f(x)É g(x)).
Inversement, le syllogisme suivant a la même forme
grammaticale que l’exemple précédent mais pas la même forme
logique.
Un homme est l’auteur de l’Iliade
Socrate est un homme
Donc Socrate est l’auteur de l’Iliade
On prendra dans Introduction à la logique de
François Rivenc (1989, p. 33) un autre exemple de similitude
grammaticale recouvrant des formes logiques différentes :
1. J’ai vu un portrait de Charlotte Corday ;
Charlotte Corday est l’assassin de Marat ; donc j’ai vu un
portrait de l’assassin de Marat.
2. J’ai vu un portrait de quelqu’un ;
quelqu’un est l’inventeur de la bicyclette ; donc j’ai vu
un portrait de l’inventeur de la bicyclette.
Nous avons souhaité citer ces exemples parce qu’en
vérité ils ne prouvent rien en ce qui concerne une quelconque
incompatibilité entre la logique et le langage naturel. En fait, ils
prouvent seulement que la logique, pour progresser, ne pouvait et ne
peut s’encombrer de problèmes qu’il appartient aux linguistes de
résoudre. Nous pourrions d’ailleurs montrer que la linguistique est
tout à fait à même de traiter au plan logique les exemples qui
précèdent et parer aux confusions que le logicien non averti de
linguistique commet inévitablement.
La difficulté que nous venons de présenter est au
demeurant assez basique, car le raisonnement tenu en langage naturel et
la formule logique peuvent se correspondre. Mais si l’on peut tenir
beaucoup de raisonnements de logique formelle en langage naturel, le
langage naturel comporte des formes de raisonnement qui ne sont pas
logiquement formalisées.
Il n’est donc pas étonnant que la logique et la
linguistique aient suivi des chemins longtemps séparés, qui aujourd’hui
se rencontrent partiellement, avec des possibilités d’enrichissements
réciproques.
Ainsi, la logique a commencé à investir le champ de
la linguistique à partir de plusieurs approches, mais si la
linguistique s’en trouve transformée, la logique aussi, car la
logique qui investit la linguistique occupe un champ plus large que
celui de la logique formelle par :