L’approche
par l’argumentation
Le but de ce chapitre n’est pas d’exposer dans le
détail les théories que l’on regroupe sous le terme de théories de
l’argumentation, mais simplement d’observer que ces théories, très
en amont des recherches récentes conduites en intelligence
artificielle, postulaient un élargissement du champ de la logique par
rapport à la logique mathématique dominante et impliquaient une
connexion avec le traitement des langues naturelles.
Nous laisserons délibérément de côté les travaux
américains relatifs à la rhétorique car ils ne concernent pas
directement notre problématique qui tend à faire émerger du langage
naturel, et particulièrement du langage normatif, à la fois les
connaissances qu’il renferme de manière explicite ou implicite
localement mais impliquées par le système, et les modes de
raisonnement qui permettront de les exploiter.
Il en va tout autrement des auteurs majeurs dans ce
domaine que sont Perelman, Toulmin et Ducrot-Anscombre.
Nous nous limiterons à quelques observations
transversales liées à notre propre cheminement, renvoyant à Ch.
Plantin (1990) pour une analyse détaillée.
La première observation repose sur le constat que
ces quatre auteurs s’inscrivent, chacun à sa manière, en réaction
contre une tendance lourde de la logique contemporaine qui a été de se
focaliser de manière quasi exclusive sur la logique formelle, non pas
pour contester les développements de cette logique, mais en raison de
la déshérence dans laquelle des secteurs considérables de l’activité
mentale de l’homme, et plus précisément les applications des divers
modes de raisonnement au monde réel, ont été laissés.
C’est ainsi que Ch. Perelman situe sa démarche
comme une tentative d’imiter le logicien allemand Gottlob Frege, dont
les travaux ont été à la source du renouveau de la logique formelle,
en appliquant les mêmes méthodes, non aux opérations abstraites
permettant aux mathématiciens de démontrer leurs théorèmes, mais
« en les appliquant, cette fois, à des textes qui cherchent à
faire prévaloir une valeur, une règle, à montrer que telle action ou
tel choix est préférable à tel autre ». (Perelman, 1977, p.9).
Dans ce champ, qui fut autrefois celui de la rhétorique
aristotélicienne, dans un sens bien plus large que celui qu’a pris
plus tard la rhétorique classique, Perelman conclut que « les
raisonnements ne sont ni des déductions formellement correctes, ni des
inductions, allant du particulier au général, mais des argumentations
de toutes espèces ; visant à gagner l’adhésion des esprits aux
thèses qu’on présente à leur assentiment. » (ibid. p.9-10)
S. E. Toulmin (1958) procède d’une critique tout
aussi radicale. Vu par Ch. Plantin (1990, p. 22-26), il rejette le
syllogisme déductif comme modèle exclusif de raisonnement correct. Il
conteste que la validité formelle d’un raisonnement en garantisse la
valeur, « il met en question le statut de discipline autonome
revendiqué par la logique formelle, dans la mesure où le prix à payer
pour constituer la logique en « discipline technicienne »
est le renoncement à toute pertinence pour l’analyse de la
rationalité des inférences en général », il refuse « la
coupure entre les constructions des logiciens et l’effort de
rationalité mené par la pensée non formelle ». Toulmin
réaffirme la fonction originelle de la logique, qui est d’analyser
les démarches par lesquelles on parvient à une conclusion rationnelle.
Comme Perelman, il affirme que l’héritage aristotélicien a été en
définitive largement dévoyé par la logique moderne, dans ce qu’il
avait d’approche globale de la rationalité et pose la question du
statut logique qu’il faut accorder « aux démarches raisonnables
menées journellement, qu’il s’agisse de pratiques scientifiques non
formelles (non réductibles à une déduction hypothétique), ou de la
simple gestion des activités pratiques et réfléchies de la vie
sociale ».
En définitive, Perelman veut fonder une nouvelle
rhétorique, dérivée de la conception aristotélicienne, qui
incorporait, à la différence de la rhétorique classique, les
raisonnements dialectiques et était, en même temps qu’une théorie
de l’élocution et de la composition du discours, une théorie de l’argumentation.
Toulmin de son côté affirme la nécessité d’une « logique
appliquée », d’une « logique substantielle »,
affirmation qui nous intéresse au plus haut point dans la mesure où la
logique juridique relève complètement de cette démarche.
Il est clair que ni Perelman, ni Toulmin ne rejettent
la logique formelle, mais ils affirment qu’elle n’épuise pas le
sujet, et préconisent un élargissement du champ de la logique, dont la
logique formelle n’est qu’une composante. Perelman intègre la
logique, y compris la logique formelle, dans la mesure où il y a de la
logique formelle dans certains de nos raisonnements les plus usuels,
dans le champ plus vaste de la nouvelle rhétorique, ce qui le met en
phase avec les développements de la linguistique la plus moderne, dans
le domaine de l’énonciation et de la pragmatique, bien que son
domaine soit celui de la philosophie du droit et de la philosophie de l’action.
Chez Toulmin, la démarche est plus centrée sur la logique et notamment
sur la logique et l’argumentation dans la langue, bien que la
dimension rhétorique n’en soit pas totalement absente.
Le thème de l’argumentation dans la langue,
implicite chez Perelman, partie constructive et fortement structurée de
l’œuvre de Toulmin, est commun à Toulmin et à O.Ducrot-J-C
Anscombre, et les résultats de leurs recherches parallèles mais
apparemment indépendantes, ne sont pas sans similitude.
Toulmin et Ducrot-Anscombre vont à la recherche des
structures logiques et argumentatives dans la langue et dans le discours
pour aboutir à des résultats différents mais complémentaires.
Toulmin suit une orientation logique, tandis que Ducrot-Anscombre
conservent une approche essentiellement linguistique, mais les deux
démarches comportent une redécouverte de la notion aristotélicienne
de topos.
Une des caractéristiques de la logique mathématique
est que tous les énoncés y sont explicites et qu’aucun élément du
raisonnement n’est implicite.
A l’inverse, le langage naturel, le discours
quotidien, supposent de la part des interlocuteurs des connaissances
partagées qui n’ont pas besoin d’être énoncées, de même que des
règles, des dictons, des croyances ou de lieux communs sans lesquelles
certaines assertions ne peuvent pas être sérieusement soutenues.
Toulmin appelle « lois de passage » (L)
ces maillons manquants des chaînes de raisonnement qui vont des
données (D) à la conclusion(C) en langage naturel.
Le schéma argumentatif de base revêt donc la forme
suivante :

Ce schéma a été complété par Toulmin pour tenir
compte de différents facteurs :
- variabilité de la force avec laquelle la loi de
passage permet de passer des données à la conclusion, d’où un
indicateur de force (F)
- relativité de l’application de la loi à un
certain domaine, d’où la possibilité d’une réfutation
potentielle ou d’une restriction (« à moins que…) (R)
- nécessité éventuelle de renforcer la loi par
des justificatifs ou des arguments secondaires, les
« supports » (S).
Le schéma devient le suivant :

Erninger et Brockriede (1960) ont appliqué les
idées de Toulmin à l’analyse de l’argumentation à l’œuvre dans
le discours quotidien et ont proposé une typologie des argumentations
qui, tout en étant plus complète, présente un certain nombre de
similitudes avec celle proposée par Perelman (1977) :
1) Argumentations fondées sur la structure du
réel :
- par la cause
- par le signe
- fondées sur une généralisation
- fondées sur le parallélisme des situations
- fondées sur une analogie
- fondées sur une classification
2) Argumentations d’autorité
3) Argumentations tirées des motifs, désirs d’une
personne
Cette analyse, pour laquelle nous renvoyons à
Christian Plantin (1990) pour une étude plus approfondie, appelle les
remarques suivantes.
Alors que Toulmin souhaite substituer au syllogisme
un schéma plus complexe, chacun des exemples pris pour illustrer ces
différents types d’argumentation contiennent un syllogisme.
Prenons le premier exemple (argumentation par la
cause) :
D = ce produit a subi des tests plus poussés que
ses concurrents
C = : il est probablement de meilleure
qualité
L = : des tests plus poussés conduisent
généralement à des produits de meilleure qualité
Pour respecter la forme canonique du syllogisme, il
suffit de considérer D comme la prémisse majeure, C comme le terme
mineur, et L la prémisse ou terme moyen.
L étant postulé implicite, on se trouve en
réalité en présence d’un syllogisme imparfait au sens très
précisément de la définition d’Aristote.
Il n’y a pas lieu d’être surpris de cette
constatation, car le syllogisme est présent selon Aristote dans tous
les types de raisonnements, qu’il s’agisse des raisonnements
analytiques dont on a dérivé la logique formelle ou les raisonnements
dialectiques qui se différencient des raisonnements analytiques ou
démonstratifs par le fait que les prémisses sont seulement probables
au lieu d’être nécessaires.
On pourrait être tenté de suivre les objections
produites par les logiciens à la mise en cause opérée par Toulmin du
statut de leur discipline. Pour les logiciens, en effet, les
argumentations concrètes peuvent toujours être développées jusqu’à
leur terme analytique : il suffit d’ajouter des prémisses
manquantes et de traduire les énoncés en langage standard (Abelson,
1960, p. 343-344 ; ou Cowan, 1964, p. 27, cité par Ch.
Plantin1990, p. 24 ).
Tout le problème est dans le « il suffit de… »,
car précisément la difficulté est dans la découverte des prémisses
manquantes et dans la caractérisation de ces prémisses. Le syllogisme
est une sorte d’atome de raisonnement relativement rudimentaire,
fortement répandu, mais nullement exclusif, au regard des multiples
formes de raisonnements valides empiriquement constatés.
De ce point de vue Toulmin intègre dans son modèle
des notions de réfutation et de conclusion potentielle, de degré de
vérité, qui annoncent les développements les plus récents concernant
le raisonnement en intelligence artificielle : le raisonnement
approximatif, le raisonnement qualitatif, le raisonnement par
classification, le raisonnement par analogie, occupent des places de
choix dans le raisonnement juridique, et rentrent complètement dans le
champ de la logique substantielle souhaité par Toulmin (voir l’ouvrage
collectif « le raisonnement en intelligence artificielle »,
InterEditions, 1990).
L’orientation de Ducrot-Anscombre est plus
directement linguistique. Nous ne reviendrons pas sur la question de la
sémantique vériconditionnelle et de la référence, longuement
évoquée à propos de l’approche vériconditionnelle. Un apport tout
à fait important de Ducrot-Anscombre est la mise en évidence de la
dimension intrinsèquement argumentative de tout discours, et des deux
concepts qui en sont le corollaire, celui de topos, et celui de visée
et d’orientation argumentative.
Notons d'abord qu’Anscombre (1995, p. 38) précise
l’origine aristotélicienne de la notion de topos, et sa
parenté avec le « cadre de l’argumentation » de Chaïm
Perelman qui, composé de « règles de justice », sert à
réguler l’argumentation juridique, et avec les lois de passage de
Toulmin.
Par ailleurs, innovation essentielle dans la théorie
étendue des topoï, Ducrot-Anscombre arrivent au résultat que les
topoï ne se rencontrent pas seulement, comme dans la théorie standard
et comme chez Toulmin, au niveau des enchaînements d’énoncés, mais
tout aussi bien dès le niveau lexical.
Ducrot-Anscombre font d’ailleurs dériver leurs
définitions du sens de la théorie des topoï. Ainsi, de même que le
sens d’une phrase est « l’ensemble des topoï dont elle
autorise l’application dès lors qu’elle est énoncée »,
« connaître le sens d’un mot, c’est savoir quels topoï lui
sont fondamentalement attachés. » (Anscombre, 1995, p. 44-45)
Pour faire bref, et renvoyant pour une analyse plus
poussée à O. Ducrot (1991, p. 191-220), J-C Anscombre (1995) et Ch.
Plantin (1990), nous ne prendrons qu’un seul exemple qui illustre tout
à la fois la question des topoï au niveau lexical et de l’orientation
argumentative.
(1) Je suis un peu fatigué. Je vais rester
à la maison.
(2) Je suis peu fatigué. Je peux vous
accompagner.
Cet exemple très simple nous montre d’abord deux
enchaînements argumentatifs nécessitant un même topos :
(fatigue, besoin de repos), auxquels s’ajoutent des topoï secondaires
qui sont : (rester à la maison, +repos ou - fatigue) et (sortir, -
repos ou + fatigue). On voit donc ici que le topos, et les topoï
secondaires, sont attachés non pas à l’énoncé, mais à la notion
de fatigue.
Par ailleurs, si nous avons deux enchaînements
argumentatifs en vérité opposés, c’est en raison de l’emploi des
connecteurs argumentatifs « peu » et « un peu ».
En logique mathématique « peu » et
« un peu », comme « et », « mais,
« bien que » (O. Ducrot, 1991, p. 191 et s., Ch. Plantin,
1990, p. 40), ont même valeur alors qu’en « logique
rhétorique », leurs valeurs sont différentes, voire opposées.
Ainsi, l’orientation argumentative de
« peu » minore l’effet de la fatigue et rend compatible le
fait d’être fatigué et néanmoins de sortir, alors que « un
peu », au contraire, donne son plein effet à la fatigue et
conduit à la conclusion qu’il est préférable de s’abstenir et de
rester chez soi pour se reposer.
Le double apport des théories standard et étendue
des topoï de Ducrot-Anscombre apparaît particulièrement pertinent et
puissant. Il nous faut toutefois ajouter deux observations destinées à
raccorder ces théories à nos propres développements.
Au plan strictement linguistique, la théorie des
topoï au niveau lexical, fournit un éclairage particulier sans
enrichissement à la théorie micro sémantique telle que développée
par F. Rastier, et telle que nous l’avons reprise entièrement à
notre compte. Comment en effet ne pas voir dans les topoï de niveau
lexical des sèmes signés positif ou négatif, mais que l’on peut
imaginer modulés de façon plus fine encore, ainsi que nous l’avons
déjà envisagé. Toutefois, les sèmes ayant une vocation
différentielle, et le sémème n’ayant pas vocation à épuiser le
sens d’un terme, il n’est pas prouvé que tout topos attaché à un
mot appartient au sémème.
La seconde observation est que, ainsi que nous l’avons
déjà observé, et au risque d’apparaître entrer en contradiction
avec la théorie des topoï, les textes normatifs n’ont aucune
dimension argumentative. Ils ne comportent par eux-mêmes aucun topos,
ni aucune orientation argumentative.
Si nous nous en tenions à la théorie standard des
topoï, qui se focalise sur les topoï dans les enchaînements
discursifs, on pourrait à la rigueur expliquer l’absence de dimension
argumentative par l’absence d’enchaînement discursif nécessitant
un énoncé ressortant comme la conclusion de l’énoncé précédent.
Avec la théorie étendue, cette explication n’est pas suffisante, ou
alors, il faut admettre que notre propre analyse est fausse.
Notre thèse est la suivante : le texte normatif
est effectivement dépourvu de dimension argumentative, car il ne
comporte pas, sauf exception très exceptionnelle, et par construction,
d’enchaînements argumentatifs. Il y a une cohérence et une cohésion
textuelles sans enchaînement argumentatif. Pour autant les mots, comme
dans tout discours, comportent leurs propres topoï et leur propre
orientation argumentative. Mais ceux-ci sont purement et simplement
neutralisés du fait de l’absence d’énoncé pouvant être analysé
comme conclusion d’un autre énoncé. Nous n’avons de ce point de
vue que des énoncés orphelins. La meilleure preuve en est que dès que
l’on est en présence d’un cas concret, le reprise d’un énoncé
purement normatif peut être intégrée sans problème dans une
argumentation juridique.