L’approche
vériconditionnelle
La sémantique vériconditionnelle a été au cœur
de controverses que nous estimons nécessaire de relativiser.
La sémantique vériconditionnelle, telle qu’elle a
été proposée par Montague notamment, peut s’interpréter comme une
tentative d’introduire la logique mathématique dans le traitement des
langues, et notamment dans l’analyse sémantique (M. Galmiche, 1991,
p. 11).
Dans sa formulation de base, cette approche a été
contestée à juste titre dans ses fondements comme dans ses résultats.
Cela ne veut pas dire que cette théorie doive être rejetée en bloc,
et qu’aucun enseignement ne puisse en être tiré.
Il est difficile d’évoquer une théorie au niveau
où nous le faisons ici sans rappeler les analyses critiques de ses
fondements. Toute théorie sémantique repose, par construction, sur une
certaine idée du sens. Ainsi, J-C Anscombre (1995, p. 14 et s) rappelle
que dans contexte théorique énonciatif, le sens d’un énoncé, selon
la définition d’O. Ducrot, est « la description qu’il donne
de son énonciation ». Pour A. Martinet, le sens s’entend comme
la « communication d’une expérience ». Enfin, dans une
optique descriptiviste, le sens est « une description d’un état
de choses » dont la formulation extrême est de nature
vériconditionnelle, c’est-à-dire que le sens s’analyse comme l’assignation
de conditions de vérité. Le sens d’un énoncé vrai est ainsi donné
par la liste des conditions de vérité qu’il satisfait.
Cette définition du sens a des racines
philosophiques lointaines qui nous viennent de la triade
aristotélicienne dont la problématique au plan sémantique a fait l’objet
d’importants développements de F. Rastier (1991, chapitre III).
Selon le modèle triadique qui inspire la philosophie
du langage depuis l’Antiquité, les paroles expriment des pensées ou
concepts qui réfèrent aux choses du monde réel.
Au plan psychologique et linguistique, le modèle
triadique a des conséquences profondes et notamment la séparation
entre langage et pensée, et la distinction entre niveau conceptuel et
niveau linguistique. Le langage est réduit à un simple vecteur de la
pensée. De même le sens des signes linguistiques dépend de leur mise
en relation avec des réalités non linguistiques.
Il faut bien reconnaître que cette conception est
conforme à l’intuition et s’impose même comme une évidence dans
maints domaines, par exemple celui du discours scientifique. Si je
traite d’un sujet économique, les mots que j’emploie tirent leur
sens de leur relation avec la réalité économique ou avec les
théories économiques qui sont censées la représenter et l’expliquer.
Pourtant, certaines observations fort anciennes font
apparaître que les choses ne sont pas aussi simples.
C’est ainsi que Vaugelas, cité par C. Fuchs (1994,
p.54-55) à propos des différences sémantiques entre synonymes qui
sont des différences de point de vue sur un même référent, notait
que le laboureur, considérant la terre en tant qu’elle produit des
fruits parle de terroir, que le jurisconsulte, le considérant du
point de vue de la juridiction, parle de territoire, et que le
soldat ou l’ingénieur, le considérant en tant qu’elle peut
supporter des fortifications, parle de terrain ; de même
trouve-t-on sous la plume de Brosses (cité par l’Encyclopédie à l’article
« Synonyme », C. Fuchs, 1994, p.55) :
« Une certaine étendue de terrain se nomme région,
eu égard à ce qu’elle est régie par le même prince ou par les
mêmes lois, province eu égard à ce que l’on vient d’un
lieu à un autre (provenire), contrée parce qu’elle
comprend une certaine étendue circonvoisine (tractus, contractus,
contrada), district en tant que cette étendue est
considérée comme à part et séparée d’une autre étendue voisine (districtus,
distractus), pays parce que l’on a coutume de fixer les
habitations près des eaux (latin pagus), état en tant qu’elle
subsiste dans la forme qui y est établie, etc. »
On comprend sur ces deux exemples que le sens ne se
réduit pas à la référence et qu’il est le produit direct de l’activité
de l’esprit humain et de « l’aspect créateur de l’utilisation
du langage », invoqué par N. Chomsky (1969, P. 18 et s.), faisant
lui-même référence à des auteurs des 16e et 17e
siècles.
Disant cela, on a encore rien prouvé, car l’on
peut très bien prétendre que l’activité de conceptualisation et de
création verbale ne fait que révéler les multiples facettes d’un
référent qui reste un donné préexistant immuable et absolu.
Le débat philosophique est sans solution. Par
contre, la discussion a le mérite de mettre en lumière la vraie nature
du langage et de sa relation à la pensée.
Nous retrouvons la question centrale déjà évoquée
de l’indépendance de la pensée et du langage.
Disons d’abord que les approches classiques, que N.
Chomsky fait siennes, ne répondent pas directement à la question,
même si de manière implicite elles tendent vers l'idée de l’interaction
constitutive, voire même de la fusion de la pensée et du langage.
« Ainsi, commentant l’œuvre du médecin espagnol Juan Huarte de
la fin du 16e siècle, N. Chomsky conclut-il, l’intelligence
humaine normale est-elle capable d’acquérir la connaissance par ses
propres moyens, en utilisant peut-être les données des sens, mais en
continuant à construire un sens cognitif grâce à des concepts et des
principes développés sur des bases indépendantes, et elle est capable
d’engendrer de nouvelles pensées et de trouver des moyens nouveaux et
appropriés pour les exprimer, par des voies qui transcendent
entièrement tout entraînement et toute expérience » (1968, p.
23)
Toutefois, à partir du moment où l’utilisation du
langage comme critère de l’intelligence humaine est affirmée, et qu’aucune
des recherches conduites aujourd’hui sur l’intelligence et la
communication dans le monde animal, n’est en mesure d’infirmer ce
postulat, on ne voit pas comment on pourrait démontrer scientifiquement
l’indépendance respective du langage et de la pensée.
Par ailleurs, l’idée d’une indépendance du
langage et de la pensée a été sérieusement bousculée en psychologie
par L. Vygotski et J. Piaget comme nous l’avons vu précédemment.
Pour Vygotsky notamment, la formule qui résume le mieux sa pensée,
« la pensée ne s’exprime pas dans la langue, elle s’y
accomplit », situe très exactement la ligne de démarcation qui
détermine le statut du langage par rapport à la pensée, celui du
niveau linguistique par rapport au niveau conceptuel et en définitive
celui de la linguistique au plan scientifique.
Mais la critique la plus radicale de l’idée de
séparation du langage et de la pensée nous vient de Peirce et
notamment de sa théorie des signes, dont un des axiomes est que nous
pensons par signes. Kant avait établi que l’homme pense par concept.
Or, pour Peirce, le concept est signe, comme pour Vygotski le concept
est un mot.
Très logiquement, Peirce rejette aussi toute
antériorité de la pensée par rapport aux signes. « A la
lumière des faits externes, les seules manifestations de pensées que
nous puissions trouver sont des pensées par signes . Il est clair que l’existence
d’aucune autre pensée ne peut être prouvée par des faits externes.
Mais nous avons vu que c’est seulement par des faits externes que la
pensée peut être connue. La seule pensée, alors, qui nous soit
connaissable, c’est la pensée par signes. Mais une pensée qui ne
peut être connue n’existe pas. Toute pensée doit donc
nécessairement être pensée par signes. » (1984, p. 189). En
outre, « de la proposition que toute pensée est un signe, il suit
que toute pensée doit renvoyer à quelqu’autre pensée, déterminer
quelqu’autre pensée, puisque telle est l’essence du
signe... » (opus cit. p. 190). Ainsi dire que « toute
pensée est pensée par signes » ou que « toute pensée doit
être interprétée dans une autre » sont deux propositions
équivalentes.
Nous avons vu précédemment à propos de la pensée
chez l'animal (cf. p. *), que ce point de
vue devait être nuancé, mais de manière très marginale.
Nous avons ici une réponse à l’interrogation de
J-C Anscombre sur la nature des topoï (1995, p. 50-51 et p. 65). Les
topoï, initialement utilisés lors de l’élaboration de la théorie
de l’argumentation dans la langue pour l’analyse des enchaînements
discursifs, ont pu apparaître comme des méta-prédicats. Or, les
topoï sont composés de prédicats ordinaires, c’est-à-dire de mots.
Une des hypothèses de base de la théorie des topoï est que derrière
les mots, il n’y a pas des objets du monde, mais d’autres mots.
« Utiliser des mots, c’est convoquer des topoï ».
Autrement dit, le sens des mots n’est pas donné par d’hypothétiques
valeurs de vérité, mais par d’autres mots, à moins que les valeurs
de vérité soient en définitive elles-mêmes des mots.
Nous pouvons par ailleurs faire observer que la
sémantique structurale, puis la sémantique interprétative, qui a
raffiné à l’extrême la définition du sémème, ne définit pas le
sème autrement que par des mots (Pottier, 1974, p 29-30, p. 62-63, p.
69-71, p. 97-105, Rastier, 1987, p.36-37) ainsi que nous l’avons vu
dans la seconde partie, tout ceci en pleine cohérence avec l’idée
saussurienne que le sens naît par différence ou par contraste.
Cette conception a évidemment pour effet de
réintroduire le sens comme dimension particulière du langage et de
conférer à la sémantique un statut scientifique autonome dans le
cadre de la linguistique générale.
Paradoxalement, on n’a pas supprimé la
référence. On a en réalité substitué une référence interne à l’idée
traditionnelle d’une référence externe, ainsi que l’a
judicieusement proposé J-C Anscombre (1995, p. 33). « En d’autres
termes, le noyau sémantique profond des énoncés (et des termes
eux-mêmes) est constitué non par une quelconque donation de leur
référence, mais par les relations qu’entretient cet énoncé avec
les discours qui le précèdent et le suivent », et nous ajoutons,
avec l’interdiscours.
Par ailleurs, cette conception ne rend pas caduque
les constructions symboliques logico-mathématiques ou conceptuelles. On
reste dans le domaine de la théorie des signes, Peirce ayant traité du
signe en général et non seulement du signe linguistique. Simplement,
tout les systèmes symboliques dont aucune propriété ne peut-être
explicitée autrement que par le truchement des langues naturelles, n’en
sont que des dérivés et fonctionnent en réalité comme des
auxiliaires des langages naturels. Le fait que ces systèmes symboliques
transcendent les langues naturelles particulières ne permet en aucun
cas de conclure quant à leur prétention de vouloir représenter la
pensée de manière exclusive et indépendante du langage.
De ce point de vue, une affirmation telle que celle
de Jackendorf (1987, P. 323, citée par F. Rastier, 1991, p 74) :
"les processus que nous nommons « pensée rationnelle »
sont des computations sur des structures conceptuelles, qui existent
indépendamment du langage" est difficilement acceptable. De même,
toutes les tentatives de créer des langages formels sont intéressantes
dans leur visée opératoire, mais sont inconsistantes dans leur
prétention de découvrir le « langage de la pensée » et de
nourrir un niveau conceptuel dont le contenu se dérobe
systématiquement devant le mot.
On en arrive ainsi à une position radicale, à
savoir que le niveau conceptuel n’existe pas de manière indépendante
du niveau linguistique. La triade aristotélicienne se fait ainsi
monade, ce qui, après tout, est parfaitement cohérent avec l’idée
que l’on ne pense que par concept, que la pensée ne s’exprime pas
dans la langue, mais s’y accomplit, et qu’enfin l’utilisation du
langage est le critère de l’intelligence humaine.
Mais après avoir indûment marginalisé le langage
et ramené la linguistique à l’étude de la syntaxe et de la
phonologie, ne passe-t-on pas au tout linguistique, les autres sciences
devenant des composantes de la linguistique, qui étant partout serait
de la sorte nulle part, conséquence dont le résultat paradoxal serait
de nous ramener à notre point de départ.
Pour sortir de cette contradiction, il faut revenir
à l’aspect créateur de l’utilisation du langage qui est une des
propriétés du langage qui frappaient le plus Descartes et ses
disciples. N. Chomsky (1969, p. 26) rappelle ainsi que « l’utilisation
normale du langage est novatrice, en ce sens qu’une grande part de ce
que nous disons en utilisant normalement le langage est entièrement
nouveau, que ce n’est pas la répétition de ce que nous avons entendu
auparavant, pas même un calque de la structure - quel que soit le sens
donné aux mots « calque » et « structure » - de
phrases ou de discours que nous avons entendu dans le passé. »
Nous considérerons donc comme objet de la
linguistique l’étude du discours produit et des conditions de
production et d’interprétation du discours, alors que les autres
sciences s’attachent à la production du discours par définition
novatrice. On ne dira pas que les sciences non linguistiques traiteront
du contenu tandis que la linguistique se limitera à la forme du
discours puisque l’analyse linguistique incorpore la sémantique
lexicale et textuelle. Par contre, les sciences impliquent une prise de
position à propos des concepts qu’elles manipulent, alors que la
sémantique prendra le sens tel qu’il ressort du discours pour l’étudier
en tant que tel. C’est la raison pour laquelle l’interprétation
revêtira toujours une double dimension linguistique et
extra-linguistique, scientifique, littéraire ou artistique, peu
importe. C’est également pour cette raison que nous ne pouvons pas
totalement partager le point de vue de Riccardo Guastini (1995, p.93, 98
et 101), quand il estime que l’interprétation juridique doit être
considérée non pas comme une activité mentale, mais plutôt comme une
activité linguistique. Soulignant le caractère très généralement
créateur de l’acte interprétatif, Riccardo Guastini voit dans l’interprétation
un acte de langage plutôt qu’un acte de description, un acte
« constitutif », une ascription d’une signification
à un texte plutôt qu’une description d’une signification déjà
donnée.
Pour préciser encore davantage la pensée de
Riccardo Guastini, nous souhaitons simplement souligner que bien que
relevant de l’acte de langage, l’interprétation, dans sa composante
créatrice de norme, n’est pas de nature linguistique. Par contre,
lorsqu’il y a interprétation évidente ou lorsqu’il s’agit de
décrire les interprétations d’autrui, nous avons affaire à une
activité essentiellement linguistique.
C’est à cette seule condition que la linguistique
peut disposer d’une aire de développement relativement considérable
mais circonscrite, sans absorber quasiment tous les domaines de la
connaissances.
Ainsi, l’interprétation en droit, comme en tout
domaine, revêt une inéluctable dimension créatrice pour laquelle elle
ne peut relever de la linguistique. Aussi, le juriste fera très souvent
et inconsciemment œuvre de linguiste, mais pas seulement.
En plaçant la linguistique au cœur des processus d’interprétation,
ne risque-t-on pas de rencontrer une nouvelle objection soulevée par N.
Chomsky (1969, p. 35), lorsqu’il oppose la grammaire philosophique de
Port-Royal en tant que théorie psychologique du langage qui vise à
décrire scientifiquement les opérations mentales accomplies par l’esprit
lorsqu’une phrase est produite ou comprise et dont les principes et
les règles s’inscrivent dans une grammaire générative, à une
technique d’interprétation textuelle qui « ne nécessite pas un
ensemble de principes représentés d’une façon ou d’une autre dans
l’esprit comme un aspect de la compétence et de l’intelligence
humaines » et « peut impliquer de nombreux facteurs
culturels et personnels de l’œuvre qu’on analyse ».
L’objection est à notre avis présentement
largement dépassée du fait que le fossé entre la grammaire et l’interprétation
est en voie d’être comblé grâce aux développements de la
linguistique de l’énonciation et de la sémantique interprétative
qui tendent vers une sémantique unifiée intégrant la dimension
pragmatique dans toutes les strates de l’analyse linguistique. Mais la
césure entre l'analyse linguistique et les autres sciences n'en demeure
pas moins, en dépit de la souveraineté du signe.
Arrivé à ce stade de notre réflexion, nous pouvons
revenir à la linguistique vériconditionnelle dont nous avons dit de
manière en vérité paradoxale qu’elle conduisait à réintroduire la
logique dans le langage.
Il y a paradoxe dans la mesure où, comme nous l’avons
vu, la conception vériconditionnelle implique au moins à son origine
une sémantique de la référence dont nous espérons avoir contribué
à souligner les faiblesses.
En fait, nous allons voir que le lien initial entre
linguistique vériconditionnelle et sémantique de la référence n’obéit
à aucune nécessité et que l’approche vériconditionnelle revisitée
est au contraire d’une grande utilité.
Sans aucun doute, certaines formulations de la
conception vériconditionnelle sont purement et simplement inacceptables
au regard des développements qui précèdent.
Evoquant le caractère novateur de la notion de
« compétence sémantique » selon la sémantique de Montague,
M. Galmiche (1991, p. 25 et s.) souligne que la SM (sémantique de
Montague) :
fait explicitement appel à la vérité, et :
corollairement, sollicite un aspect qui a toujours
été volontairement ignoré en sémantique linguistique : les
relations que la langue entretient avec ce qui n’est pas la langue,
c’est-à-dire les individus, les choses, les états de choses, les
situations, ... le monde ».
On opère ainsi un spectaculaire retour à la triade
aristotélicienne selon laquelle les paroles ne font que représenter
des états de l’âme qui eux-mêmes sont étroitement liés à l’état
des choses.
Dans ce contexte, la définition proposée par M. J.
Crosswell, et que M. Galmiche remet en cause implicitement dans ses
développements ultérieurs, ne doit pas surprendre (1976, The Semantics
of degree, in Partee (ed.), Montague Grammar, Academic Press, p.
261-291) :
« Ce que j’avancerai comme définition de la
compétence sémantique d’un individu n’est ni plus ni moins que sa
capacité à dire devant une phrase relative à une situation, si cette
phrase, dans cette situation, est vraie ou fausse. »
Est inacceptable dans cette définition la précision
« dans cette situation » , car de ce fait, on pourrait
inférer que juger par exemple de la pertinence d’une appréciation du
Directeur de la Banque de France sur le niveau des taux d’intérêt au
regard de la situation économique mondiale relève de la compétence
sémantique.
Il y a là une source grave de confusion car la
compétence sémantique, en appliquant une telle définition, absorbe
toutes les autres compétences, économiques, sociologiques,
littéraires, artistiques, etc., ce qui revient à nier l’existence de
la sémantique.
On voit ainsi que si la théorie des signes de Peirce
peut, par une dérive non nécessaire, mais toujours possible, conduire
à cette négation, une théorie partant d’une source tout à fait
opposée peut aboutir au même résultat.
La définition devrait en réalité être inversée
et la compétence sémantique définie comme l’aptitude à juger de l’acceptabilité
d’une phrase relative à une situation indépendamment de cette
situation elle-même.
Certes, la pragmatique a suffisamment montré que le
sens d’une phrase est rarement indépendant de son contexte d’énonciation,
mais on doit être capable de juger de son acceptabilité sémantique.
M. Galmiche site un exemple parfaitement trivial : « il
pleut » est une phrase qui a un sens même s’il ne pleut pas, et
même si celui qui l’énonce sait pertinemment qu’elle est fausse,
ce qui veut dire que pour qu’elle ait un sens, il n’est pas
nécessaire de la rapporter à un univers virtuel tel qu’un monde
possible ou un univers de croyance.
Aussi, la définition vériconditionnelle du sens d’une
phrase donnée par M. Galmiche, et que l’on retrouve à l’identique
chez R. Martin (1983, p.22-23), selon laquelle le sens d’une phrase
peut être ramené à ce qui la rend vraie, alors que ce qui la rend
vraie n’est pas autre chose qu’une « configuration », un
« arrangement » des choses du monde, « ce à quoi le
monde doit ressembler pour qu’elle soit vraie", soit encore ses
« conditions de vérité », cette définition n’est pas
plus acceptable à notre avis, du moins si l’on continue de
considérer le monde comme un référent extérieur, absolu et
indépendant du monde de nos représentations, de nos pensées, c’est
à dire du système de signes.
Or, la SM avec la notion de « monde
possible », comme du reste R. Martin avec les « univers de
croyance », opère du point de vue de la référence un
renversement épistémologique complet auquel J-C Anscombre ne semble
pas avoir été sensible.
En effet, le monde dont il s’agit peut évidemment,
souligne M. Galmiche, être le monde « tel qu’il est » ou
« que nous croyons qu’il est », précision lourde de sens,
« ce qu’il pourrait être » ou « ce qu’il sera
peut-être ».
M. Galmiche en conclut que la connaissance de la
signification d’une phrase s’identifie à cette capacité à faire
le partage entre les mondes dans lesquels elle est vraie et les mondes
dans lesquels elle est fausse. Ainsi, le sens d’une phrase - ce qu’on
appelle aussi, techniquement une proposition - peut être assimilé à
un ensemble de mondes possibles (i.e. tous les mondes dans lesquels elle
est vraie) (1991, p. 29)
Cette théorie des mondes possibles permet d’expliquer
pourquoi une phrase peut être comprise hors de tout contexte
(« il suffit d’imaginer dans quel monde elle pourrait être
vraie »), pourquoi un locuteur peut ne pas être en mesure
décider de la valeur de vérité d’une phrase tout en en comprenant
parfaitement le sens.
Nous reviendrons sur la valeur opératoire des
notions de monde possible ou d’univers de croyance du point de vue du
traitement des textes normatifs. Nous nous cantonnons à ce stade de
souligner que la sémantique vériconditionnelle telle qu’elle est ici
interprétée conduit à l’abandon de la sémantique de la
référence.
En effet, dès lors que l’on dissocie la
compréhension du contexte, ou du moins que l’on considère possible
cette déconnexion, au besoin en faisant appel à des contextes
virtuels, c’est que l’on admet que ce n’est pas le monde,
réalité extérieur qui détermine le sens, mais le sens, appuyé sur l’ensemble
de nos systèmes de représentation, qui détermine le monde, et l’on
se prend à douter de l’utilité même de la notion de « monde
possible », sauf s’il s’agit simplement d’une manière de
décrire nos propres systèmes de représentation, ce que ne laisse pas
au demeurant d’évoquer la « notion d’univers de
croyance ».
La démonstration peut être poursuivie en soulignant
que la notion classique d’énoncé analytique, notion prise en compte
par la SM et par R. Martin (1983, p.24), implique elle aussi une telle
inversion référentielle.
Constatant l’impossibilité de définir certaines
expressions par leur référence en termes ensemblistes (ainsi l’expression
« anciens coiffeurs » citée par M. Galmiche), Frege avait
été conduit à distinguer entre sens et référence et à considérer
que certaines expressions « réfèrent à leur propre
sens ». Carnap donnera à cette distinction une formulation plus
technique au moyen des notions d’intension et d’extension,
l’intension étant définie comme une « fonction chargée de
déterminer, pour chaque « état de choses », l’extension
d’une expression donnée. » (M. Galmiche, 1991, p. 51-52)
On pourra discuter du point de vue de la genèse des
concepts et du langage de l’interaction entre les choses (ou
extension) et les concepts (ou intension) et les différentes
configurations pré-conceptuelles, telles qu’elles sont notamment
décrites par Vygotski sous forme de complexes et de pseudo-concepts.
Toujours est-il qu’une fois constitués, ce sont les concepts, selon
la conception de Frege, qui déterminent les entités qu’ils
désignent et que les configurations de concepts déterminent aussi de
nouveaux concepts. Peirce n’a pas fondamentalement dit autre chose.
Derrière les mots, il n’y a pas les choses, mais il y a d’autres
mots, les choses n’étant saisies qu’à travers les mots, c’est-à-dire
à travers les concepts.
Une fois que l’on accepte de reformuler la triade
aristotélicienne, en y appliquant cet incontournable postulat, on n’a
pas évacué pour autant le problème de la référence dans une fuite
dans l’univers artificiel des mots, on permet seulement de poser la
question dans des termes sensiblement différents et en définitive
moins réducteurs que le montrent les doctrines qui reprennent la triade
aristotélicienne.
Aristote n’avait-il pas d’ailleurs lui-même
ouvert la voie en énonçant la doctrine de l’indice. Il envisageait
que des choses puissent être utilisées pour désigner d’autres et
leur permettre ainsi d’exister. Par la théorie de l’indice,
Aristote ouvrait en fait la voie à la théorie de l’interdéfinition
des termes de la langue qui sera une des bases de la sémantique
structurale européenne moderne.
Nous sommes en train de dire que l’on ne peut
parler du monde qu’avec la langue et que la langue doit forcément
rentrer dans la construction du monde, idée à laquelle M. Galmiche ne
peut se résoudre car dit-il (1991, p. 38), « si tel était le
cas, il n’y aurait plus de confrontation possible entre la langue et
le monde, dans la mesure où la coïncidence serait transparente,
parfaite, donc invisible, c’est-à-dire que le problème ne se
poserait même pas. »
C’est la raison invoquée par M. Galmiche qui n’est
pas acceptable. En effet, nul ne dit que le monde n’existe pas.
Simplement, nous ne voyons le monde qu’à travers la vision que nous
en avons. Or, cette vision n’est que le produit d’une activité
mentale dont une des manifestations terminales les plus importantes se
nomme conceptualisation ou catégorisation, activité se matérialisant
par le langage.
Dans une perspective génétique du concept et du
langage, comme l’a développé Vygotski, la confrontation au monde,
dont l’homme et ses langages font évidemment partie, n’est
nullement occultée. C’est même cette inclusion de l’homme au
monde, qui lui est en partie extérieur et en partie intérieur, qui
peut expliquer l’aspect créateur de l’utilisation du langage qui
fascine tant N. Chomsky et avant lui Descartes et ses disciples.
Nous ne pouvons donc qu’écarter la conséquence
que tire M. Galmiche très logiquement de l’idée d’extériorité de
la langue par rapport au monde, à savoir que la description des mondes
possibles supposant la construction de modèles, cette dernière ne peut
faire appel à la langue elle-même et nécessite une formulation
symbolique qui sera ensuite mise en relation avec les formes
extérieures de la langue par les règles sémantiques de la SM.
Nous ne récusons pas évidemment l’idée de
modèles dont la nécessité opératoire pour l’évaluation d’énoncés
juridiques au regard des textes normatifs nous paraît au contraire
incontournable. Nous ne récusons pas non plus évidemment l’utilité
opératoire de formulations symboliques, nous disons simplement que de
même que derrière les mots il y a des mots, de même que J-C Anscombre
constate que derrière les topoï exprimés le cas échéant
symboliquement, il y a aussi des mots, de même derrière les modèles
éventuellement exprimés de manière symbolique, il y a aussi des mots.
Ajoutons que la SM n’a pas à pâtir de ce
redressement doctrinal.
Ainsi, « l’indexicalité » qui désigne
l’ensemble des phénomènes linguistiques tendant à assurer « l’ancrage
référentiel » du discours, et qui est prise en charge dans la
construction des modèles, s’accommode d’une référenciation aussi
bien externe qu’interne au discours.
« On parle en général à quelqu’un pour
dire quelque chose au sujet de quelque chose, cette référence pouvant
être extra-verbale comme quand on parle d’une certaine montagne, d’un
événement qui se produit, ou intra-verbale lorsque l’on réfère
quelque chose qui a été dit ou pensé, ou à ses propres
paroles. » (M-J Borel, 1984, p. 164).
On ne peut mieux dire que la référence est hors et
dans le discours et dans l’interdiscours, celui-ci étant constitué
par tradition écrite ou orale, et qu’elle repose en fait sur l’ensemble
des représentations, éminemment variables d’un individu à l’autre,
qui sont mobilisées dans le discours.
Sans entrer dans une discussion détaillée de la SM,
qui dans ses modalités a surtout un intérêt historique, nous
voudrions souligner deux aspects de l’organisation du système qui
nous paraissent importants.
D’abord, Montague affirme avec insistance la
primauté de la sémantique par rapport à la syntaxe, ce qui le place
en opposition avec les théories linguistiques classiques et notamment
avec la grammaire générative ou transformationnelle.
En second lieu, le point de départ de l’activité
de modélisation est la langue naturelle. Il a déjà été observé que
la logique avait cherché à échapper aux approximations et aux
ambiguïtés du langage naturel, car c’était une nécessité pour les
progrès de la logique de se rendre indépendante des progrès de la
linguistique. Dans la pratique, cette prise de distance par rapport au
langage naturel a entraîné une sorte de dépréciation de celui-ci.
Or, l’originalité de la démarche de Montague est de proposer une
formalisation basée sur l’analyse sémantique du langage naturel.
Cette démarche implique évidemment que la langue
comprenne toutes les ressources nécessaires à la production du
raisonnement et de la logique.
La SM a donc l’organisation suivante explicitée
par M. Galmiche :
Formes de la langue naturelle
ì Formes de la langue
logique
î Sémantique de la langue logique
« Sens » des formes de la langue
naturelle
Enfin, dès lors que l’on a abandonné l’hypothèse
du caractère référentielle externe du modèle, le modèle reste un
outil irremplaçable du point de vue opératoire, car il permet la
comparaison des énoncés.
Donner le sens d’une expression est assurément un
exercice utile. Mais, la possibilité du raisonnement naît du fait que
l’on est capable de comparer le sens des énoncés et de les relier
entre eux. Là est l’enjeu essentiel de la modélisation. Il est d’ailleurs
la base de la démarche toute vériconditionnelle de Robert Martin.
« Une des finalités assignables à la théorie sémantique est la
prévision des liens de vérités qui unissent les phrases. Cela revient
à dire que le modèle doit être en mesure, quelles que soient les
phrases que l’on se donne, pour peu qu’elles soient bien formées et
sémantiquement interprétables, de calculer la relation logique
que ces phrases entretiennent. » (1983, p.13)
Le projet n’a évidemment pas de sens si la logique
ne se trouve pas d’abord dans la langue.