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La langue et le droit 4 - 2
- Logique et langage - Vériconditionnalité

L’approche vériconditionnelle

La sémantique vériconditionnelle a été au cœur de controverses que nous estimons nécessaire de relativiser.

La sémantique vériconditionnelle, telle qu’elle a été proposée par Montague notamment, peut s’interpréter comme une tentative d’introduire la logique mathématique dans le traitement des langues, et notamment dans l’analyse sémantique (M. Galmiche, 1991, p. 11).

Dans sa formulation de base, cette approche a été contestée à juste titre dans ses fondements comme dans ses résultats. Cela ne veut pas dire que cette théorie doive être rejetée en bloc, et qu’aucun enseignement ne puisse en être tiré.

Il est difficile d’évoquer une théorie au niveau où nous le faisons ici sans rappeler les analyses critiques de ses fondements. Toute théorie sémantique repose, par construction, sur une certaine idée du sens. Ainsi, J-C Anscombre (1995, p. 14 et s) rappelle que dans contexte théorique énonciatif, le sens d’un énoncé, selon la définition d’O. Ducrot, est « la description qu’il donne de son énonciation ». Pour A. Martinet, le sens s’entend comme la « communication d’une expérience ». Enfin, dans une optique descriptiviste, le sens est « une description d’un état de choses » dont la formulation extrême est de nature vériconditionnelle, c’est-à-dire que le sens s’analyse comme l’assignation de conditions de vérité. Le sens d’un énoncé vrai est ainsi donné par la liste des conditions de vérité qu’il satisfait.

Cette définition du sens a des racines philosophiques lointaines qui nous viennent de la triade aristotélicienne dont la problématique au plan sémantique a fait l’objet d’importants développements de F. Rastier (1991, chapitre III).

Selon le modèle triadique qui inspire la philosophie du langage depuis l’Antiquité, les paroles expriment des pensées ou concepts qui réfèrent aux choses du monde réel.

Au plan psychologique et linguistique, le modèle triadique a des conséquences profondes et notamment la séparation entre langage et pensée, et la distinction entre niveau conceptuel et niveau linguistique. Le langage est réduit à un simple vecteur de la pensée. De même le sens des signes linguistiques dépend de leur mise en relation avec des réalités non linguistiques.

Il faut bien reconnaître que cette conception est conforme à l’intuition et s’impose même comme une évidence dans maints domaines, par exemple celui du discours scientifique. Si je traite d’un sujet économique, les mots que j’emploie tirent leur sens de leur relation avec la réalité économique ou avec les théories économiques qui sont censées la représenter et l’expliquer.

Pourtant, certaines observations fort anciennes font apparaître que les choses ne sont pas aussi simples.

C’est ainsi que Vaugelas, cité par C. Fuchs (1994, p.54-55) à propos des différences sémantiques entre synonymes qui sont des différences de point de vue sur un même référent, notait que le laboureur, considérant la terre en tant qu’elle produit des fruits parle de terroir, que le jurisconsulte, le considérant du point de vue de la juridiction, parle de territoire, et que le soldat ou l’ingénieur, le considérant en tant qu’elle peut supporter des fortifications, parle de terrain ; de même trouve-t-on sous la plume de Brosses (cité par l’Encyclopédie à l’article « Synonyme », C. Fuchs, 1994, p.55) :

« Une certaine étendue de terrain se nomme région, eu égard à ce qu’elle est régie par le même prince ou par les mêmes lois, province eu égard à ce que l’on vient d’un lieu à un autre (provenire), contrée parce qu’elle comprend une certaine étendue circonvoisine (tractus, contractus, contrada), district en tant que cette étendue est considérée comme à part et séparée d’une autre étendue voisine (districtus, distractus), pays parce que l’on a coutume de fixer les habitations près des eaux (latin pagus), état en tant qu’elle subsiste dans la forme qui y est établie, etc. »

On comprend sur ces deux exemples que le sens ne se réduit pas à la référence et qu’il est le produit direct de l’activité de l’esprit humain et de « l’aspect créateur de l’utilisation du langage », invoqué par N. Chomsky (1969, P. 18 et s.), faisant lui-même référence à des auteurs des 16e et 17e siècles.

Disant cela, on a encore rien prouvé, car l’on peut très bien prétendre que l’activité de conceptualisation et de création verbale ne fait que révéler les multiples facettes d’un référent qui reste un donné préexistant immuable et absolu.

Le débat philosophique est sans solution. Par contre, la discussion a le mérite de mettre en lumière la vraie nature du langage et de sa relation à la pensée.

Nous retrouvons la question centrale déjà évoquée de l’indépendance de la pensée et du langage.

Disons d’abord que les approches classiques, que N. Chomsky fait siennes, ne répondent pas directement à la question, même si de manière implicite elles tendent vers l'idée de l’interaction constitutive, voire même de la fusion de la pensée et du langage. « Ainsi, commentant l’œuvre du médecin espagnol Juan Huarte de la fin du 16e siècle, N. Chomsky conclut-il, l’intelligence humaine normale est-elle capable d’acquérir la connaissance par ses propres moyens, en utilisant peut-être les données des sens, mais en continuant à construire un sens cognitif grâce à des concepts et des principes développés sur des bases indépendantes, et elle est capable d’engendrer de nouvelles pensées et de trouver des moyens nouveaux et appropriés pour les exprimer, par des voies qui transcendent entièrement tout entraînement et toute expérience » (1968, p. 23)

Toutefois, à partir du moment où l’utilisation du langage comme critère de l’intelligence humaine est affirmée, et qu’aucune des recherches conduites aujourd’hui sur l’intelligence et la communication dans le monde animal, n’est en mesure d’infirmer ce postulat, on ne voit pas comment on pourrait démontrer scientifiquement l’indépendance respective du langage et de la pensée.

Par ailleurs, l’idée d’une indépendance du langage et de la pensée a été sérieusement bousculée en psychologie par L. Vygotski et J. Piaget comme nous l’avons vu précédemment. Pour Vygotsky notamment, la formule qui résume le mieux sa pensée, « la pensée ne s’exprime pas dans la langue, elle s’y accomplit », situe très exactement la ligne de démarcation qui détermine le statut du langage par rapport à la pensée, celui du niveau linguistique par rapport au niveau conceptuel et en définitive celui de la linguistique au plan scientifique.

Mais la critique la plus radicale de l’idée de séparation du langage et de la pensée nous vient de Peirce et notamment de sa théorie des signes, dont un des axiomes est que nous pensons par signes. Kant avait établi que l’homme pense par concept. Or, pour Peirce, le concept est signe, comme pour Vygotski le concept est un mot.

Très logiquement, Peirce rejette aussi toute antériorité de la pensée par rapport aux signes. « A la lumière des faits externes, les seules manifestations de pensées que nous puissions trouver sont des pensées par signes . Il est clair que l’existence d’aucune autre pensée ne peut être prouvée par des faits externes. Mais nous avons vu que c’est seulement par des faits externes que la pensée peut être connue. La seule pensée, alors, qui nous soit connaissable, c’est la pensée par signes. Mais une pensée qui ne peut être connue n’existe pas. Toute pensée doit donc nécessairement être pensée par signes. » (1984, p. 189). En outre, « de la proposition que toute pensée est un signe, il suit que toute pensée doit renvoyer à quelqu’autre pensée, déterminer quelqu’autre pensée, puisque telle est l’essence du signe... » (opus cit. p. 190). Ainsi dire que « toute pensée est pensée par signes » ou que « toute pensée doit être interprétée dans une autre » sont deux propositions équivalentes.

Nous avons vu précédemment à propos de la pensée chez l'animal (cf. p. *), que ce point de vue devait être nuancé, mais de manière très marginale.

Nous avons ici une réponse à l’interrogation de J-C Anscombre sur la nature des topoï (1995, p. 50-51 et p. 65). Les topoï, initialement utilisés lors de l’élaboration de la théorie de l’argumentation dans la langue pour l’analyse des enchaînements discursifs, ont pu apparaître comme des méta-prédicats. Or, les topoï sont composés de prédicats ordinaires, c’est-à-dire de mots. Une des hypothèses de base de la théorie des topoï est que derrière les mots, il n’y a pas des objets du monde, mais d’autres mots. « Utiliser des mots, c’est convoquer des topoï ». Autrement dit, le sens des mots n’est pas donné par d’hypothétiques valeurs de vérité, mais par d’autres mots, à moins que les valeurs de vérité soient en définitive elles-mêmes des mots.

Nous pouvons par ailleurs faire observer que la sémantique structurale, puis la sémantique interprétative, qui a raffiné à l’extrême la définition du sémème, ne définit pas le sème autrement que par des mots (Pottier, 1974, p 29-30, p. 62-63, p. 69-71, p. 97-105, Rastier, 1987, p.36-37) ainsi que nous l’avons vu dans la seconde partie, tout ceci en pleine cohérence avec l’idée saussurienne que le sens naît par différence ou par contraste.

Cette conception a évidemment pour effet de réintroduire le sens comme dimension particulière du langage et de conférer à la sémantique un statut scientifique autonome dans le cadre de la linguistique générale.

Paradoxalement, on n’a pas supprimé la référence. On a en réalité substitué une référence interne à l’idée traditionnelle d’une référence externe, ainsi que l’a judicieusement proposé J-C Anscombre (1995, p. 33). « En d’autres termes, le noyau sémantique profond des énoncés (et des termes eux-mêmes) est constitué non par une quelconque donation de leur référence, mais par les relations qu’entretient cet énoncé avec les discours qui le précèdent et le suivent », et nous ajoutons, avec l’interdiscours.

Par ailleurs, cette conception ne rend pas caduque les constructions symboliques logico-mathématiques ou conceptuelles. On reste dans le domaine de la théorie des signes, Peirce ayant traité du signe en général et non seulement du signe linguistique. Simplement, tout les systèmes symboliques dont aucune propriété ne peut-être explicitée autrement que par le truchement des langues naturelles, n’en sont que des dérivés et fonctionnent en réalité comme des auxiliaires des langages naturels. Le fait que ces systèmes symboliques transcendent les langues naturelles particulières ne permet en aucun cas de conclure quant à leur prétention de vouloir représenter la pensée de manière exclusive et indépendante du langage.

De ce point de vue, une affirmation telle que celle de Jackendorf (1987, P. 323, citée par F. Rastier, 1991, p 74) : "les processus que nous nommons « pensée rationnelle » sont des computations sur des structures conceptuelles, qui existent indépendamment du langage" est difficilement acceptable. De même, toutes les tentatives de créer des langages formels sont intéressantes dans leur visée opératoire, mais sont inconsistantes dans leur prétention de découvrir le « langage de la pensée » et de nourrir un niveau conceptuel dont le contenu se dérobe systématiquement devant le mot.

On en arrive ainsi à une position radicale, à savoir que le niveau conceptuel n’existe pas de manière indépendante du niveau linguistique. La triade aristotélicienne se fait ainsi monade, ce qui, après tout, est parfaitement cohérent avec l’idée que l’on ne pense que par concept, que la pensée ne s’exprime pas dans la langue, mais s’y accomplit, et qu’enfin l’utilisation du langage est le critère de l’intelligence humaine.

Mais après avoir indûment marginalisé le langage et ramené la linguistique à l’étude de la syntaxe et de la phonologie, ne passe-t-on pas au tout linguistique, les autres sciences devenant des composantes de la linguistique, qui étant partout serait de la sorte nulle part, conséquence dont le résultat paradoxal serait de nous ramener à notre point de départ.

Pour sortir de cette contradiction, il faut revenir à l’aspect créateur de l’utilisation du langage qui est une des propriétés du langage qui frappaient le plus Descartes et ses disciples. N. Chomsky (1969, p. 26) rappelle ainsi que « l’utilisation normale du langage est novatrice, en ce sens qu’une grande part de ce que nous disons en utilisant normalement le langage est entièrement nouveau, que ce n’est pas la répétition de ce que nous avons entendu auparavant, pas même un calque de la structure - quel que soit le sens donné aux mots « calque » et « structure » - de phrases ou de discours que nous avons entendu dans le passé. »

Nous considérerons donc comme objet de la linguistique l’étude du discours produit et des conditions de production et d’interprétation du discours, alors que les autres sciences s’attachent à la production du discours par définition novatrice. On ne dira pas que les sciences non linguistiques traiteront du contenu tandis que la linguistique se limitera à la forme du discours puisque l’analyse linguistique incorpore la sémantique lexicale et textuelle. Par contre, les sciences impliquent une prise de position à propos des concepts qu’elles manipulent, alors que la sémantique prendra le sens tel qu’il ressort du discours pour l’étudier en tant que tel. C’est la raison pour laquelle l’interprétation revêtira toujours une double dimension linguistique et extra-linguistique, scientifique, littéraire ou artistique, peu importe. C’est également pour cette raison que nous ne pouvons pas totalement partager le point de vue de Riccardo Guastini (1995, p.93, 98 et 101), quand il estime que l’interprétation juridique doit être considérée non pas comme une activité mentale, mais plutôt comme une activité linguistique. Soulignant le caractère très généralement créateur de l’acte interprétatif, Riccardo Guastini voit dans l’interprétation un acte de langage plutôt qu’un acte de description, un acte « constitutif », une ascription d’une signification à un texte plutôt qu’une description d’une signification déjà donnée.

Pour préciser encore davantage la pensée de Riccardo Guastini, nous souhaitons simplement souligner que bien que relevant de l’acte de langage, l’interprétation, dans sa composante créatrice de norme, n’est pas de nature linguistique. Par contre, lorsqu’il y a interprétation évidente ou lorsqu’il s’agit de décrire les interprétations d’autrui, nous avons affaire à une activité essentiellement linguistique.

C’est à cette seule condition que la linguistique peut disposer d’une aire de développement relativement considérable mais circonscrite, sans absorber quasiment tous les domaines de la connaissances.

Ainsi, l’interprétation en droit, comme en tout domaine, revêt une inéluctable dimension créatrice pour laquelle elle ne peut relever de la linguistique. Aussi, le juriste fera très souvent et inconsciemment œuvre de linguiste, mais pas seulement.

En plaçant la linguistique au cœur des processus d’interprétation, ne risque-t-on pas de rencontrer une nouvelle objection soulevée par N. Chomsky (1969, p. 35), lorsqu’il oppose la grammaire philosophique de Port-Royal en tant que théorie psychologique du langage qui vise à décrire scientifiquement les opérations mentales accomplies par l’esprit lorsqu’une phrase est produite ou comprise et dont les principes et les règles s’inscrivent dans une grammaire générative, à une technique d’interprétation textuelle qui « ne nécessite pas un ensemble de principes représentés d’une façon ou d’une autre dans l’esprit comme un aspect de la compétence et de l’intelligence humaines » et « peut impliquer de nombreux facteurs culturels et personnels de l’œuvre qu’on analyse ».

L’objection est à notre avis présentement largement dépassée du fait que le fossé entre la grammaire et l’interprétation est en voie d’être comblé grâce aux développements de la linguistique de l’énonciation et de la sémantique interprétative qui tendent vers une sémantique unifiée intégrant la dimension pragmatique dans toutes les strates de l’analyse linguistique. Mais la césure entre l'analyse linguistique et les autres sciences n'en demeure pas moins, en dépit de la souveraineté du signe.

Arrivé à ce stade de notre réflexion, nous pouvons revenir à la linguistique vériconditionnelle dont nous avons dit de manière en vérité paradoxale qu’elle conduisait à réintroduire la logique dans le langage.

Il y a paradoxe dans la mesure où, comme nous l’avons vu, la conception vériconditionnelle implique au moins à son origine une sémantique de la référence dont nous espérons avoir contribué à souligner les faiblesses.

En fait, nous allons voir que le lien initial entre linguistique vériconditionnelle et sémantique de la référence n’obéit à aucune nécessité et que l’approche vériconditionnelle revisitée est au contraire d’une grande utilité.

Sans aucun doute, certaines formulations de la conception vériconditionnelle sont purement et simplement inacceptables au regard des développements qui précèdent.

Evoquant le caractère novateur de la notion de « compétence sémantique » selon la sémantique de Montague, M. Galmiche (1991, p. 25 et s.) souligne que la SM (sémantique de Montague) :

fait explicitement appel à la vérité, et :

corollairement, sollicite un aspect qui a toujours été volontairement ignoré en sémantique linguistique : les relations que la langue entretient avec ce qui n’est pas la langue, c’est-à-dire les individus, les choses, les états de choses, les situations, ... le monde ».

On opère ainsi un spectaculaire retour à la triade aristotélicienne selon laquelle les paroles ne font que représenter des états de l’âme qui eux-mêmes sont étroitement liés à l’état des choses.

Dans ce contexte, la définition proposée par M. J. Crosswell, et que M. Galmiche remet en cause implicitement dans ses développements ultérieurs, ne doit pas surprendre (1976, The Semantics of degree, in Partee (ed.), Montague Grammar, Academic Press, p. 261-291) :

« Ce que j’avancerai comme définition de la compétence sémantique d’un individu n’est ni plus ni moins que sa capacité à dire devant une phrase relative à une situation, si cette phrase, dans cette situation, est vraie ou fausse. »

Est inacceptable dans cette définition la précision « dans cette situation » , car de ce fait, on pourrait inférer que juger par exemple de la pertinence d’une appréciation du Directeur de la Banque de France sur le niveau des taux d’intérêt au regard de la situation économique mondiale relève de la compétence sémantique.

Il y a là une source grave de confusion car la compétence sémantique, en appliquant une telle définition, absorbe toutes les autres compétences, économiques, sociologiques, littéraires, artistiques, etc., ce qui revient à nier l’existence de la sémantique.

On voit ainsi que si la théorie des signes de Peirce peut, par une dérive non nécessaire, mais toujours possible, conduire à cette négation, une théorie partant d’une source tout à fait opposée peut aboutir au même résultat.

La définition devrait en réalité être inversée et la compétence sémantique définie comme l’aptitude à juger de l’acceptabilité d’une phrase relative à une situation indépendamment de cette situation elle-même.

Certes, la pragmatique a suffisamment montré que le sens d’une phrase est rarement indépendant de son contexte d’énonciation, mais on doit être capable de juger de son acceptabilité sémantique. M. Galmiche site un exemple parfaitement trivial : « il pleut » est une phrase qui a un sens même s’il ne pleut pas, et même si celui qui l’énonce sait pertinemment qu’elle est fausse, ce qui veut dire que pour qu’elle ait un sens, il n’est pas nécessaire de la rapporter à un univers virtuel tel qu’un monde possible ou un univers de croyance.

Aussi, la définition vériconditionnelle du sens d’une phrase donnée par M. Galmiche, et que l’on retrouve à l’identique chez R. Martin (1983, p.22-23), selon laquelle le sens d’une phrase peut être ramené à ce qui la rend vraie, alors que ce qui la rend vraie n’est pas autre chose qu’une « configuration », un « arrangement » des choses du monde, « ce à quoi le monde doit ressembler pour qu’elle soit vraie", soit encore ses « conditions de vérité », cette définition n’est pas plus acceptable à notre avis, du moins si l’on continue de considérer le monde comme un référent extérieur, absolu et indépendant du monde de nos représentations, de nos pensées, c’est à dire du système de signes.

Or, la SM avec la notion de « monde possible », comme du reste R. Martin avec les « univers de croyance », opère du point de vue de la référence un renversement épistémologique complet auquel J-C Anscombre ne semble pas avoir été sensible.

En effet, le monde dont il s’agit peut évidemment, souligne M. Galmiche, être le monde « tel qu’il est » ou « que nous croyons qu’il est », précision lourde de sens, « ce qu’il pourrait être » ou « ce qu’il sera peut-être ».

M. Galmiche en conclut que la connaissance de la signification d’une phrase s’identifie à cette capacité à faire le partage entre les mondes dans lesquels elle est vraie et les mondes dans lesquels elle est fausse. Ainsi, le sens d’une phrase - ce qu’on appelle aussi, techniquement une proposition - peut être assimilé à un ensemble de mondes possibles (i.e. tous les mondes dans lesquels elle est vraie) (1991, p. 29)

Cette théorie des mondes possibles permet d’expliquer pourquoi une phrase peut être comprise hors de tout contexte (« il suffit d’imaginer dans quel monde elle pourrait être vraie »), pourquoi un locuteur peut ne pas être en mesure décider de la valeur de vérité d’une phrase tout en en comprenant parfaitement le sens.

Nous reviendrons sur la valeur opératoire des notions de monde possible ou d’univers de croyance du point de vue du traitement des textes normatifs. Nous nous cantonnons à ce stade de souligner que la sémantique vériconditionnelle telle qu’elle est ici interprétée conduit à l’abandon de la sémantique de la référence.

En effet, dès lors que l’on dissocie la compréhension du contexte, ou du moins que l’on considère possible cette déconnexion, au besoin en faisant appel à des contextes virtuels, c’est que l’on admet que ce n’est pas le monde, réalité extérieur qui détermine le sens, mais le sens, appuyé sur l’ensemble de nos systèmes de représentation, qui détermine le monde, et l’on se prend à douter de l’utilité même de la notion de « monde possible », sauf s’il s’agit simplement d’une manière de décrire nos propres systèmes de représentation, ce que ne laisse pas au demeurant d’évoquer la « notion d’univers de croyance ».

La démonstration peut être poursuivie en soulignant que la notion classique d’énoncé analytique, notion prise en compte par la SM et par R. Martin (1983, p.24), implique elle aussi une telle inversion référentielle.

Constatant l’impossibilité de définir certaines expressions par leur référence en termes ensemblistes (ainsi l’expression « anciens coiffeurs » citée par M. Galmiche), Frege avait été conduit à distinguer entre sens et référence et à considérer que certaines expressions « réfèrent à leur propre sens ». Carnap donnera à cette distinction une formulation plus technique au moyen des notions d’intension et d’extension, l’intension étant définie comme une « fonction chargée de déterminer, pour chaque « état de choses », l’extension d’une expression donnée. » (M. Galmiche, 1991, p. 51-52)

On pourra discuter du point de vue de la genèse des concepts et du langage de l’interaction entre les choses (ou extension) et les concepts (ou intension) et les différentes configurations pré-conceptuelles, telles qu’elles sont notamment décrites par Vygotski sous forme de complexes et de pseudo-concepts. Toujours est-il qu’une fois constitués, ce sont les concepts, selon la conception de Frege, qui déterminent les entités qu’ils désignent et que les configurations de concepts déterminent aussi de nouveaux concepts. Peirce n’a pas fondamentalement dit autre chose. Derrière les mots, il n’y a pas les choses, mais il y a d’autres mots, les choses n’étant saisies qu’à travers les mots, c’est-à-dire à travers les concepts.

Une fois que l’on accepte de reformuler la triade aristotélicienne, en y appliquant cet incontournable postulat, on n’a pas évacué pour autant le problème de la référence dans une fuite dans l’univers artificiel des mots, on permet seulement de poser la question dans des termes sensiblement différents et en définitive moins réducteurs que le montrent les doctrines qui reprennent la triade aristotélicienne.

Aristote n’avait-il pas d’ailleurs lui-même ouvert la voie en énonçant la doctrine de l’indice. Il envisageait que des choses puissent être utilisées pour désigner d’autres et leur permettre ainsi d’exister. Par la théorie de l’indice, Aristote ouvrait en fait la voie à la théorie de l’interdéfinition des termes de la langue qui sera une des bases de la sémantique structurale européenne moderne.

Nous sommes en train de dire que l’on ne peut parler du monde qu’avec la langue et que la langue doit forcément rentrer dans la construction du monde, idée à laquelle M. Galmiche ne peut se résoudre car dit-il (1991, p. 38), « si tel était le cas, il n’y aurait plus de confrontation possible entre la langue et le monde, dans la mesure où la coïncidence serait transparente, parfaite, donc invisible, c’est-à-dire que le problème ne se poserait même pas. »

C’est la raison invoquée par M. Galmiche qui n’est pas acceptable. En effet, nul ne dit que le monde n’existe pas. Simplement, nous ne voyons le monde qu’à travers la vision que nous en avons. Or, cette vision n’est que le produit d’une activité mentale dont une des manifestations terminales les plus importantes se nomme conceptualisation ou catégorisation, activité se matérialisant par le langage.

Dans une perspective génétique du concept et du langage, comme l’a développé Vygotski, la confrontation au monde, dont l’homme et ses langages font évidemment partie, n’est nullement occultée. C’est même cette inclusion de l’homme au monde, qui lui est en partie extérieur et en partie intérieur, qui peut expliquer l’aspect créateur de l’utilisation du langage qui fascine tant N. Chomsky et avant lui Descartes et ses disciples.

Nous ne pouvons donc qu’écarter la conséquence que tire M. Galmiche très logiquement de l’idée d’extériorité de la langue par rapport au monde, à savoir que la description des mondes possibles supposant la construction de modèles, cette dernière ne peut faire appel à la langue elle-même et nécessite une formulation symbolique qui sera ensuite mise en relation avec les formes extérieures de la langue par les règles sémantiques de la SM.

Nous ne récusons pas évidemment l’idée de modèles dont la nécessité opératoire pour l’évaluation d’énoncés juridiques au regard des textes normatifs nous paraît au contraire incontournable. Nous ne récusons pas non plus évidemment l’utilité opératoire de formulations symboliques, nous disons simplement que de même que derrière les mots il y a des mots, de même que J-C Anscombre constate que derrière les topoï exprimés le cas échéant symboliquement, il y a aussi des mots, de même derrière les modèles éventuellement exprimés de manière symbolique, il y a aussi des mots.

Ajoutons que la SM n’a pas à pâtir de ce redressement doctrinal.

Ainsi, « l’indexicalité » qui désigne l’ensemble des phénomènes linguistiques tendant à assurer « l’ancrage référentiel » du discours, et qui est prise en charge dans la construction des modèles, s’accommode d’une référenciation aussi bien externe qu’interne au discours.

« On parle en général à quelqu’un pour dire quelque chose au sujet de quelque chose, cette référence pouvant être extra-verbale comme quand on parle d’une certaine montagne, d’un événement qui se produit, ou intra-verbale lorsque l’on réfère quelque chose qui a été dit ou pensé, ou à ses propres paroles. » (M-J Borel, 1984, p. 164).

On ne peut mieux dire que la référence est hors et dans le discours et dans l’interdiscours, celui-ci étant constitué par tradition écrite ou orale, et qu’elle repose en fait sur l’ensemble des représentations, éminemment variables d’un individu à l’autre, qui sont mobilisées dans le discours.

Sans entrer dans une discussion détaillée de la SM, qui dans ses modalités a surtout un intérêt historique, nous voudrions souligner deux aspects de l’organisation du système qui nous paraissent importants.

D’abord, Montague affirme avec insistance la primauté de la sémantique par rapport à la syntaxe, ce qui le place en opposition avec les théories linguistiques classiques et notamment avec la grammaire générative ou transformationnelle.

En second lieu, le point de départ de l’activité de modélisation est la langue naturelle. Il a déjà été observé que la logique avait cherché à échapper aux approximations et aux ambiguïtés du langage naturel, car c’était une nécessité pour les progrès de la logique de se rendre indépendante des progrès de la linguistique. Dans la pratique, cette prise de distance par rapport au langage naturel a entraîné une sorte de dépréciation de celui-ci. Or, l’originalité de la démarche de Montague est de proposer une formalisation basée sur l’analyse sémantique du langage naturel.

Cette démarche implique évidemment que la langue comprenne toutes les ressources nécessaires à la production du raisonnement et de la logique.

La SM a donc l’organisation suivante explicitée par M. Galmiche :

Formes de la langue naturelle

ì Formes de la langue logique
î Sémantique de la langue logique

« Sens » des formes de la langue naturelle

Enfin, dès lors que l’on a abandonné l’hypothèse du caractère référentielle externe du modèle, le modèle reste un outil irremplaçable du point de vue opératoire, car il permet la comparaison des énoncés.

Donner le sens d’une expression est assurément un exercice utile. Mais, la possibilité du raisonnement naît du fait que l’on est capable de comparer le sens des énoncés et de les relier entre eux. Là est l’enjeu essentiel de la modélisation. Il est d’ailleurs la base de la démarche toute vériconditionnelle de Robert Martin. « Une des finalités assignables à la théorie sémantique est la prévision des liens de vérités qui unissent les phrases. Cela revient à dire que le modèle doit être en mesure, quelles que soient les phrases que l’on se donne, pour peu qu’elles soient bien formées et sémantiquement interprétables, de calculer la relation logique que ces phrases entretiennent. » (1983, p.13)

Le projet n’a évidemment pas de sens si la logique ne se trouve pas d’abord dans la langue.

 

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