Logique naturelle
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La langue et le droit 4 - 2
- Logique et langage - Logique naturelle

L’approche par la logique naturelle

Nous pensons avoir montré de façon surabondante ce qui pour beaucoup est une évidence, qu’il y a une logique dans la langue et que le vrai problème scientifique est de l’y découvrir sans la disjoindre de la sémantique dont elle est nécessairement une composante.

De ce point de vue, notre recherche se situe dans le sillage de la logique naturelle.

Un mot d’explication est nécessaire, dans la mesure où le statut scientifique de la « logique naturelle » ne semble pas clairement établi.

D’abord, sa séparation de la linguistique n’est pas évidente. Comme le signale M-J Borel (1992, p. VIII), la logique naturelle au sens où l’entend le Centre de Recherches Sémiologique de Neuchâtel se préoccupe de saisir des phénomènes de pensée et non des phénomènes de langue, à la différence de J-C Anscombre-O Ducrot (1983) ou de G. Lakoff (1976) pour lesquels la logique naturelle est un aspect de la linguistique.

La logique naturelle relève en tout cas et par définition de la logique.

Toutefois, en se donnant pour objet l’étude des « opérations logico-discursives qui permettent de construire et de reconstruire une schématisation », la logique naturelle se donne comme limite de n’étudier les opérations de pensée que dans la mesure où elles s’expriment à travers des activités discursives. (J-B Grize, 1997, p. 65).

La frontière avec la logique linguistique devient très délicate à tracer, comme en témoigne la remarque suivante au sujet des notions primitives dont aucun système ne saurait se passer. "L’important pour nous est de noter que les notions primitives relèvent de la pensée et ne se situent pas encore au plan du langage. « Une notion est antérieure à la catégorisation en nom, verbe, etc. » [Culioli, 1983, in Jolivet 1987 :112]. Ceci ne manque pas de poser un problème pratique puisque à proprement parler, une notion est indicible, la dire c’est déjà se mettre au plan du langage. Pour communiquer avec le lecteur, je conviendrai donc de les indiquer en plaçant un mot suggestif entre deux barres et en majuscules : /IMAGE/, /FLOU/, et ainsi de suite." (J-B Grize, 1997, p. 67). Il est vrai que la langue naturelle ne manie pas que des concepts (cf. Vygotski).

On peut s’interroger par ailleurs sur son positionnement par rapport à la logique moderne. Celle-ci se veut formelle dans la mesure où, pour reprendre les termes de la « définition approximative et provisoire » de R. Blanché (1968, p. 9), elle porte sur « l’étude des raisonnements ou inférences, considérés du point de vue de leur validité. » Ce qui compte, c’est l’ossature du raisonnement, dépouillé de son contenu. Les symboles représentent des objets vides même s’ils sont typés. Or, la logique naturelle comme la logique linguistique recherchent une certaine formalisation de la logique ou du raisonnement en langue indépendamment des contenus.

On notera un premier glissement sémantique dans la mesure où J-B Grize et M-J Borel emploient les termes d’ « opérations de pensée » à caractère logico-discursif alors que la logique s’attache aux « raisonnements ou inférences ». On peut supposer que la notion d’« opération de pensée » est plus générale que celle de raisonnement ou inférence, ce que confirme J-B Grize quand il dit que « tout raisonnement formel a son point de départ dans des opérations de pensée qui le précèdent et qui relèvent de raisonnements non formels, ce que la logique naturelle cherche à saisir. » (J-B Grize, 1997, p. 62)

Soulignons d’emblée que cette approche est en parfaite harmonie avec la doctrine d’Aristote qui a pris soin de poser les limites du raisonnement et de la « science démonstrative » comme source de connaissance. « Notre doctrine, à nous, est que toute science n’est pas démonstrative, mais que celle des propositions immédiates est, au contraire, indépendante de la démonstration…qu’en dehors de la connaissance scientifique, il existe encore un principe de science qui nous rend capable de connaître les définitions. » (Les Seconds Analytiques, 72 b 15 à 25)… « Nous n’apprenons que par induction ou par démonstration », précise t-il, montrant ainsi, si l’en était besoin, que l’ensemble des opérations de pensée ne se limite pas au raisonnement.

Pour enfoncer le clou, Aristote souligne parmi les intérêts de la dialectique (Topiques, 101 b), celui qui concerne « les principes premiers de chaque science : il est, en effet, impossible de raisonner sur eux en se fondant sur des principes qui sont propres à la science en question, puisque les principes sont les éléments premiers de tout le reste ; c’est seulement au moyen des opinions probables qui concernent chacun d’eux qu’il faut nécessairement les expliquer. Or, c’est là l’office propre, ou le plus approprié, de la Dialectique : car en raison de sa nature investigatrice, elle nous ouvre la route aux principes de toutes les recherches. »

Il ne semble pas que les problématiques contemporaines aient fondamentalement évolué depuis 2500 ans.

Par rapport à cela, on devine que le champ des opérations de pensée non démonstratives est vaste, et que l’on en est qu’au début de l’exploration. D’autant que la notion d’opérations logico-discursives n’est guère limitative.

Il faut en effet se rappeler que « la théorie des fonctions de vérité, mais la remarque vaut pour l’ensemble de la logique formelle, est issue d’une description empirique des opérations propositionnelles recueillies dans la pratique du langage » (R. Blanché, 1968, p. 98), et qu’il en va de même des logiques dites non classiques, qui sont tout aussi formelles que la logique classique. Un petit exemple peut illustrer le propos. Pour justifier la démarche des logiques plurivalentes, R. Blanché dit ceci (1968, p. 100) : « il ne semble pas trop difficile de trouver des énoncés qu’on n’hésitera pas à appeler « propositions », bien qu’on ait du mal à les faire entrer dans le cadre du vrai et du faux, et pour lesquels on souhaiterait disposer d’une qualification intermédiaire. Je serai à Paris le premier août prochain : le premier août, cette proposition sera assurément vraie ou fausse, mais pour le moment elle n’a qu’une valeur problématique. Une troisième valeur vient ainsi s’insérer entre le vrai et le faux. Je pourrai d’ailleurs essayer de nuancer cette possibilité, déclarer que la chose est assez probable, ou extrêmement improbable, et même préciser davantage cette probabilité en usant d’une échelle de valeurs ayant un nombre arbitraire, et au besoin infini de degrés. »

Il est clair que la problématique des logiques plurivalentes est directement dérivée de phénomènes de pensée parfaitement observables dans la pratique de la langue.

Là où nous aurons quelque peine à suivre J-B Grize (1997, p. 56 et s.), c’est dans la distinction opérée entre les raisonnements formels qui, si nous comprenons bien, seraient appréhendés par la logique formelle alors que la logique naturelle aurait comme champ d’étude les raisonnements non formels.

L’opposition entre raisonnement formel et raisonnement non formel n’est pas en cause, l’un se définissant par opposition à l’autre avec les caractéristiques suivantes :

- pour le raisonnement formel :

1. Il se déroule dans un domaine fermé, certes élaboré à partir de faits,…, mais sans plus aucun recours au réel, ce qui veut dire que le contenu des propositions importe peu ;

2. Les éléments du domaine sont préalablement organisés entre eux (la classification constitue un cas particulier);

3. Les prémisses sont déclarées comme telles et n’ont pas à être établies

4. Le raisonnement emprunte sa dynamique à une combinatoire, ce qui le rend susceptible d’être remplacé plus tard par un calcul ;

5. Enfin la seule règle de déduction est le modus ponens.

Pour le raisonnement non formel, il s’agit exactement des caractéristiques opposées. Néanmoins, une certaine reformulation peux se justifier :

1. Le domaine ou espace de raisonnement n’est pas fermé, il est construit dans le discours lui-même. Cet espace de raisonnement qui constitue les prémisses, est généralement partiel et localisé tout en permettant une conclusion de portée générale, ce qui présuppose l’ouverture du domaine.

2. La conclusion peut être ou ne pas être nécessaire. En effet, la conclusion pourra dépendre de valeurs, de lieux communs, ou, plus généralement, des préconstruits culturels de l’auteur, qui ne sont pas nécessairement présents dans le discours. Cette conception large de la notion de raisonnement n’est pas en opposition avec la définition qu’en donne le Grand Dictionnaire Larousse Encyclopédique selon laquelle le raisonnement consiste en « une activité de pensée qui conduit à une pensée nouvelle », ni avec celle de Peirce pour qui « l’association des idées est en réalité un jugement donc une inférence ». Nous pouvons ajouter que cette conception est également cohérente avec la distinction aristotélicienne entre raisonnement démonstratif qui repose sur des prémisses vraies et premières et raisonnement dialectique qui repose sur des prémisses seulement probables, mais les prémisses une fois posées la conclusion en découle nécessairement. Mais si l’on réintroduit le non-dit dans le discours, ce qui était une conclusion incertaine devient une conclusion nécessaire. Quoi qu’il en soit, on trouvera dans les raisonnements quotidiens des enchaînements de pensée qui dépourvus de rigueur scientifique n’en sont pas moins des raisonnements logiquement acceptables sous certaines conditions.

Notre remarque porte sur le caractère trompeur de l’opposition, pourtant bien utile au plan théorique, entre raisonnement formel et raisonnement non formel. Car, un raisonnement pratique va comporter une composante formelle ou formalisable, et une composante empirique, factuelle, qui ne l’est pas. La question que pose en réalité la logique naturelle est celle de la délimitation entre le formalisable et le non formalisable. Et, à notre avis, l’objectif de la logique naturelle n’est pas de fonder une nouvelle logique, étrangère à la logique formelle, mais au contraire d’ouvrir des champs nouveaux jusqu’à présent inexplorés à la logique formelle, et ce faisant, évidemment, de faire évoluer la logique formelle.

Si l’on accepte de ne pas confondre logique formelle avec l’état actuel d’une discipline, et pour revenir au sens premier du terme, on doit considérer que la logique formelle est d’abord un travail sur la forme des raisonnements et que par construction, elle ne se préoccupe pas de la vérité des données qu’elle manipule. Autrement dit, la logique formelle s’attache à la part formalisable des raisonnements.

C’est à peu de chose près ce qu’asserte Aristote lorsqu’il affirme qu’il n’y a pas de différence de nature entre les syllogismes démonstratifs, dialectique et rhétorique. Il n’y a aucune différence en ce qui concerne la production du syllogisme, seul le contexte et les caractéristiques des prémisses diffèrent.

L’évolution de la logique contemporaine a consisté dans une très large mesure à ne plus chercher à formaliser des raisonnements concrets, mais à formaliser la forme même des raisonnements.

Par opposition, le projet de la logique naturelle est d’effectuer un retour aux sources en reprenant une recherche délaissée par la logique classique et contemporaine en ce qui concerne les opérations logico-discursives et en reprenant deux thèmes fondamentaux qui figurent dans la logique d’Aristote : celui du discours et celui des contenus (J-B Grize, 1997, p. 21).

A partir du moment où l’on accepte l’idée que dans tout raisonnement concret, et plus généralement dans toute opération de pensée, il y a une part formalisable et une part empirique, et que le travail de la logique est de formaliser tout ce qui peut l’être et de repousser les limites entre le formalisable et l’empirique, alors il est possible d’en tirer un certain nombre de conclusions ou d’observations.

· D’abord, l’expression logique formelle est redondante, en ce sens qu’il semble bien que toute logique soit par définition formelle, en tout cas qu’elle tende structurellement vers la formalisation. Et la logique naturelle n’échappe pas à cette règle. Les opérations a (productrice d’objet), h (productrice de prédicat), d (productrice de contenu de jugement) (J-B Grize, 1997, p. 68-69), pour ne citer que les premières, sont une illustration de la formalisation à laquelle conduit la logique naturelle qui donc doit légitimement s’inscrire parmi les logiques contemporaines avec un champ d’investigation qui lui est propre.

· L’affirmation selon laquelle le raisonnement non formel s’appuie sur des notions et non par sur des concepts et que passer du type non formel au type formel, c’est transformer des notions en concepts (J-B Grize, 1997, p. 59 et 62) est fausse. La langue a recours, ainsi que nous l’avons déjà vu à propos de la psychologie cognitive de Vygotski, aussi bien à des notions qu’à des concepts, et tout raisonnement peut s’appliquer aux uns comme aux autres. Il est clair que certains types de discours auront un contenu conceptuel limité et contiendront davantage de notions à la signification à la fois imprécise et fluctuante, tandis que d’autres seront d’une plus forte densité conceptuelle. Les articles scientifiques sont de ce type, mais aussi très généralement les textes juridiques. Toutefois, avant qu’un concept ne soit totalement structuré, avant qu’il ne puisse être identifié qu’à l’aide de ses seuls traits définitoires, il se présente sous forme de notion. Ainsi, par exemple, la délégation de service public qui fait l’objet de toutes les attentions de la doctrine et de la jurisprudence depuis la loi de 1993, sort progressivement de son état de notion pour atteindre celui du concept dès que la définition en sera suffisamment stabilisée. Entre temps, cela n’a pas empêché les juges de raisonner de manière tout à fait valide même si le résultat n’apparaît pas toujours complètement satisfaisant, mais cela résulte non du raisonnement tenu mais de l’insuffisance des prémisses.

· Inversement la logique formelle ne s’applique pas à des concepts mais à des objets vides, dont le sens importe peu, et qui le cas échéant et dans le cadre de contraintes sémantiques attachées à l’univers du discours ou au domaine d’expérience, seront des constantes individuelles, des concepts ou des notions. Toutefois, la logique formelle va nécessairement s’appuyer pour opérer sur des constantes logiques, qui sont de purs concepts scientifiques. Et la logique naturelle n’échappe pas à la règle.

· Il n’est pas surprenant de trouver dans les opérations définies par la logique naturelle des opérations qui ont leur correspondant dans les logiques formelles classiques. Ainsi, on peut trouver un certain air de famille entre l’opérateur a qui inaugure une classe-objet et l’opérateur existentiel $ (en KIF « exist() ». D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si John Sowa (1993, p.8 et s.), qui utilise les ressources de la logique classique pour le traitement logique des graphes conceptuels en vue de la génération de textes en langage naturel, a recours à cet opérateur fondamental parmi quelques autres. Mais très vite, malgré les ressemblances, on s’aperçoit et l’on mesure les différences d’approche. Par exemple, J-B Grize présente une classe d’opérateurs g qui « puisent dans le faisceau d’un élément » et qui comporte un opérateur g 1a qui effectue une quantification. Mais alors que Sowa reprend les quantificateurs classiques dont l’universel " (en KIF « for all() »), chez Grize l’occurrence de l’opérateur g 1a correspond à « près de la moitié de » appliqué à l’objet « population mondiale ».

· Mais, la logique naturelle découvre des opérateurs qui n’ont aucun correspondant dans les logiques existantes. Ainsi

o l’opération g 3 indique un processus interne :

§ Exemple : la croissance des forêts tropicales

o L’opérateur g 4 désigne un aspect d’objet :

§ Exemple : devant l’abondance des espèces végétales

o L’opérateur r 3 indique un processus externe, qui fait appel à un agent extérieur :

§ Exemple : la gestion de ces forêts

o L’opérateur r 4 désigne une qualification d’objet marqué rhétoriquement, comportant notamment un emprunt à un autre domaine :

§ Exemple : l’automne de sa vie…

On observera que ces quatre exemples sont identiques au plan syntaxique. Si leur différence sémantique n’est pas appréhendée par la grammaire générative, elle l’est sans difficulté par la théorie des voies de B. Pottier . Ainsi :

o L’exemple 1 : « la croissance des forêts tropicales » est un descriptif évolutif de type 1 avec visée sur le verbe (dérivation nominale), ce qui fait que le module « les forêts tropicales croissent » devient « la croissance des forêts tropicales ».

o L’exemple 2 : « l’abondance des espèces végétales » est un descriptif statif de type 1 avec visée sur l’adjectif (dérivation nominale), ce qui fait que le module « les espèces végétales sont abondantes » devient « l’abondance des espèces végétales ».

o L’exemple 3 : « la gestion de ces forêts » est un descriptif causatif de type 3 avec visée sur le verbe (dérivation nominale), ce qui fait que « x gère ces forêts » devient « la gestion de ces forêts »

o L’exemple 4 : « l’automne de sa vie » est descriptif statif de type 1 avec visée sur le syntagme adjectival, ce qui fait que « sa vie est à l’automne » devient « l’automne de sa vie ». L’aspect rhétorique du à l’usage stylistique du terme « automne », n’est pas pris en compte par la théorie des voies. L’emploi métaphorique du mot « automne » est cependant sémantiquement identifiable.

Cette correspondance presque parfaite entre les opérations logico-discursives de la logique naturelle et les voies de B. Pottier ressemble à nos yeux à une preuve quasi scientifique de la pertinence des deux approches.

· On observera en revanche une réelle difficulté à utiliser des modes de représentation graphique du type des graphes conceptuels pour représenter les opérations de la logique naturelle.

En particulier, les graphes conceptuels ne nous donnerons des opérations que nous venons de voir qu’une représentation grossière n’intégrant pas les différences de signification cachées par la similitude de forme syntaxique.

Mais, si nous allons plus loin, les graphes conceptuels sont proprement indigents au regard des ressources offertes par les langues naturelles dès qu’il s’agit d’opérer une quantification. Il suffit pour s’en convaincre de se reporter à la liste, fort limitée, des quantificateurs utilisés avec les graphes conceptuels donnée par John Sowa (1993, p. 8) : universel (« tout »), singulier ou dénombrement, nom ou liste de noms, générique, question (« quel ? », « combien ? ». Et encore, il s’agit de quantificateurs donnés par étiquetage des graphes et non de quantificateurs déduits de la représentation graphique elle-même. La même remarque peut s’appliquer aux quantifications proposées par Jean-François Nogier (1991, p. 177), où il apparaît de manière trop évidente que les symboles utilisés ne font que mimer les formes élémentaires du langage naturel. Ainsi pour [SOURIS : SET (*) %T) ® « toutes les souris »

[SOURIS : SET ($5)%B)® « beaucoup de souris »

Seule une analyse sémantique très poussée peut permettre de gérer les différences de sens entre des expressions telles que « peu » ou « un peu », « moins de la moitié de » ou « près de la moitié de », etc., opérations de quantification étrangères aux logiques formelles existantes.

D’autres opérations logico-discursives ne reçoivent pas de représentation graphique satisfaisante par les graphes conceptuels. En particulier les opérations de condensation et d’expansion de condensation qui sont à l’œuvre dans des opérations plus globales telles que l’exempliation, l’explicitation, l’illustration, la reformulation, le commentaire, la synthèse, la reprise, etc.

L’expansion est l’opération la plus simple. Elle consiste à développer, à expliciter, à enrichir le sens d’un énoncé ou d’un terme. La condensation est l’opération inverse et consiste à réduire un énoncé (opération w ) ou à reformuler un élément prédicatif (opération i ) en un nom ou un syntagme nominal (nominalisation).

Les graphes conceptuels apportent à première vue une réponse convenable à ce point, et John Sowa donne l’exemple parfaitement illustratif de l’anniversaire qui constitue l’événement global dont les constituants vont être autant de graphes encapsulés dans le premier.

 

 

 

 

 

 

 

 

L’expansion de l’événement « anniversaire » va permettre d’introduire des séquences descriptives relatives aux invités et au gâteau d’anniversaire. L’événement peut aussi donner lieu à un récit (process) : l’un des invités allume les bougies, et l’ensemble des invités chantent « happy birthday » tandis que le héros du jour souffle les bougies.

En fait, la présentation des graphes pourrait donner à penser que, linéarisé, le texte commence par l’énoncé de l’anniversaire, suivi de sa description et de son déroulement. Cette impression est fallacieuse. Les graphes emboîtés décrivent la structure de l’événement, et ne permettent pas de prendre partie sur les opérations logico-discursives pourtant significatives, avec un double portée configurationnelle et séquentielle, par lesquelles se construit l’objet « anniversaire ». Si l’événement anniversaire est cité en premier, le discours subséquent sera une expansion, s’il est cité en dernier, le discours précédent est l’objet d’une condensation accompagnée d’une nominalisation.

La représentation de la séquence suivante, qui comporte une première expansion suivie d’une condensation-dénivellation (Cathérine Péquegnat, 1984, p. 70-76), paraît rencontrer des difficultés considérables de représentation par les graphes conceptuels :

« Les animaux ne s’imposent aucune restriction dans la satisfaction de leurs besoins sexuels. Un mâle adulte peut approcher sexuellement n’importe quelle femelle, y compris la femelle qui lui a donné le jour (sa mère), ou les femelles nées de la même mère que lui (ses sœurs). Ce comportement sexuel dépourvu d’inhibitions… »

Cette remarque n’implique pas que les opérations d’expansion et de condensation ne soient pas susceptibles d’une représentation symbolique. Simplement, les graphes conceptuels ne semblent pas être en mesure de fournir ce type de représentation, et l’on peut douter, sur cet exemple, de leur qualité d’outil quasi universel de représentation des connaissances qui l’on a tendance parfois à leur attribuer.

C’est John Sowa lui-même qui exprime le mieux à la fois les limites des graphes conceptuels comme outil de représentation et comme langage.

D’une part, le modèle des graphes conceptuels est fondé sur celui des graphes existentiels de Peirce dont l’objet était de proposer une notation graphique de la logique classique qui offre une lisibilité meilleure que les notations algébriques existantes. Or, John Sowa confirme sans hésitation le lien entre les graphes conceptuels et la logique.

D’autre part, John Sowa explique que la grande vertu des graphes conceptuels est leur lisibilité par les humains, mais qu’ils ne sont pas susceptibles d’une exploitation directe dans le cadre d’un traitement automatisé. C’est la raison pour laquelle a été développé le Knowledge Interchange Format (KIF) par le groupe de travail X3T2 de l’ANSI, langage qui a l’ambition de fournir un standard, assimilable à ce qu’est le Poscript pour la mise en forme de document, à tous les langages ayant pour objet de représenter des connaissances et ainsi de faciliter des développements indépendants. Mais la relation biunivoque que John Sowa paraît établir entre les graphes conceptuels et le KIF reste à notre avis à démontrer.

En tout état de cause, si l’on devait chercher des représentations graphiques aux processus intellectuels mis en œuvre dans les opérations d’expansion et de condensation, c’est sans doute vers des formes plus élaborées, telles que celles imaginées par René Thom, et reprises par Bernard Pottier (1992, p. 83-100) qu’il faudrait sans doute se tourner. Mais on entre alors dans la problématique redoutable des langages symboliques dont la lisibilité est inversement proportionnelle à l’exhaustivité.

On admettra cependant sans difficulté que les idées d’expansion et de condensation sont assez bien exprimées par celles de séparation et d’union auxquelles le modèle de René Thom a attaché des symboles particulièrement expressifs :

 

Séparer unir
expansion condensation

On doit également se poser la question de savoir si des processus aussi complexes que ceux qui mettent en œuvre des opérations de type expansion-condensation ne devraient pas être traduits par deux types de graphiques avec d’une part un modèle statique, de type modèle de connaissances ou modèle de données, et d’autre part un modèle dynamique de type modèle de traitement, pour poser un parallèle entre le méthodologie d’analyse du texte et les méthodologies utilisées en informatique de gestion.

Il existe toutefois une difficulté de taille dans le fait que la représentation des données ou des connaissances n’est pas indépendante de leur disposition dans le texte. Autrement dit, il n’y a pas indépendance entre les données et leur traitement.

· Les limites que nous venons d’apercevoir des graphes conceptuels comme outil pour le traitement automatique des textes ne doivent pas être exagérées dans le domaine du droit. Les textes normatifs offrent en effet peu d’exemples des phénomènes qui viennent d’être évoqués et leur structure logique et fortement hiérarchisée constitue au contraire un terrain tout à fait favorable à l’utilisation des graphes conceptuels.

· La logique naturelle a entrepris le décryptage des opérations logico-discursives à l’œuvre dans le discours, et elle distingue plusieurs niveaux (Denis Apothéloz, 1984, p. 59 et s.) :

- celui des macro-procédures qui porte sur la globalité d’un raisonnement et est étranger à l’étude du discours en tant qu’elle porte sur des phénomènes linguistiques

- celui des micro-procédures

- celui de l’enchaînement des énoncés

- celui des processus intra et interobjets

Nous avons vu quelques opérations proposées par la logique naturelle qui relèvent de cette dernière catégorie, les opérations d’expansion et de condensation relevant de la troisième.

Nous avons pour notre part, en présentant la structure des textes normatifs, dégagé des composants constitutifs de diverses catégories de normes.

Nous pensons que ces composants peuvent s’analyser en termes d’opération au même titre que les opérations de la logique naturelle et se placent au niveau des micro-procédures.

Ce qui justifie en effet le choix du terme d’opération, c’est que l’opération effectue sur l’objet auquel elle s’applique une transformation qui fait qu’après l’exécution de l’opération l’objet n’est plus ce qu’il était au départ.

Or, quand un texte normatif énonce une nouvelle règle, cette règle s’incorpore à l’ordre juridique existant et le modifie.

Comme la notion de règle est infiniment trop vague pour être directement exploitable, nous avons dégagé (cf. * et s.) toute une panoplie de type de composants représentatifs de la structure du système juridique : ces composants ont leur propre structure de données, ils ont leurs propres règles, ils sont des composants actifs qui vont dès leur mise en œuvre et au fur et à mesure de leur application, c’est-à-dire de leur interprétation, contribuer à structurer l’ordre juridique.

C’est ce système de composants qui constitue le modèle central qui permettra la modélisation et la codification, selon une méthodologie nouvelle, et contribuera peut-être à la simplification.

· Les opérations ainsi identifiées sont celles qui se dégagent directement des textes normatifs et en permettent une analyse. Mais d’autres opérations ont été relevées dans la première partie comme représentatives des processus d’interprétation et d’application aux situations concrètes et sont susceptibles d’une structuration analogue. Nous avons signalé comme une opération essentielle sans laquelle peu de décisions administratives et juridictionnelles ne sont concevables à savoir l’opération de qualification juridique qui peut aller de cas simples aux plus complexes. Mais on peut intégrer dans la même approche, diverses constructions jurisprudentielles qui peuvent se présenter comme des modules participant d’un raisonnement juridique, mais séparable de l’ensemble : ainsi en est-il de l’appel au précédent ou du raisonnement par analogie, aussi de constructions plus complexes telles que le principe d’égalité, le principe de responsabilité lui-même décomposable en de nombreux compartiments en fonction du domaine d’application (en matière de responsabilité médicale par exemple), de la théorie du retrait administratif ou de l’annulation hiérarchique, etc. Du fait que ces constructions présentent un certain degré de régularité et bien que n’absorbent pas toujours l’intégralité d’un raisonnement, nous les considérons comme se situant au niveau des macro-procédures. Elles sont bien, au sens de la logique naturelle des opérations logico-discursives, dans la mesure où elles sont le support de la génération d’un discours, celui de la décision juridictionnelle, qui trouve son origine directe dans des situations concrètes et dans des textes normatifs qu’il s’agit d’identifier et d’appliquer.

· Catherine Péquegnat synthétise l’opposition fondamentale entre les transformations formelles opérées par les logiques classiques et les transformations logico-discursives : « Dit rapidement, les premières permettent de réécrire le « vrai » dans une déduction ; elles opèrent uniquement sur des structures d’énoncés. Les secondes reformulent ce dont il est question dans le discours ; ce faisant elles modifient des contenus en transformant des objets de discours. (1984, p. 76)

En fait Catherine Péquegnat nous dit que le sens des mots du discours change au cours du discours. C’est effectivement un fait d’observation que cette sensibilité du sens des mots non seulement au contexte mais aussi au cotexte de l’énonciation. Il est clair que ce phénomène représente un défi aux logiques classiques dont aucune n’intègre cette possibilité, si ce n’est sous la forme du calcul incrémental de type a = a + 1. Si nous prenons un exemple trivial et familier comme la phrase : « Ta mère, c’est ta mère », il est clair que la seconde occurrence de « ta mère » n’a pas le même sens que la première, que cette différence de sens dépend du contexte de l’énonciation, mais aussi de la position dans la phrase, que le « c’est » qui pourrait suggérer une égalité n’est pas le signe d’une égalité, mais d’une opération à laquelle la théorie des voix des Bernard Pottier (TAL, 1992, p. 140) confère le nom d’équatif, et qu’enfin la représentation formelle de l’équatif n’est pas A = A, mais A = a, le signe « = » signifiant une équivalence entre les termes plus ou moins forte allant de l’identité à l’évocation en passant par la similitude. Qu’une variable puisse changer de valeur au sein d’une même opération ou d’une séquence d’opérations, voilà qui ne justifie peut-être pas l’opposition de terme entre formel et non formel, pour la raison que nous avons déjà dite, mais qui signale en tout cas un fossé qualitatif phénoménal entre l’approche logique contemporaine et celle de la logique naturelle. Loin d’être une infirmité, cette caractéristique fonde l’extraordinaire puissance des langues naturelles comparée aux langages symboliques artificiels.

Nous devons observer que la théorie des virtuèmes de B. Pottier, précisée par F. Rastier en théorie des sèmes inhérents, appartenant au système de la langue et sèmes afférents socialement codifiés, permet de rendre compte de cette variabilité fondamentale du sens des signes en discours (soit de la signification). Selon le contexte et le cotexte de l’énonciation, les deux opérations interprétatives que sont l’activation et la neutralisation de ces sèmes inhérents et afférents traduisent cette variabilité fondamentale (F. Rastier, 1987 p. 42 et s., p.80 et s.,p. 142-150, p. 167 et s.). Rastier ne fait que renforcer en lui donnant une base théorique solide, une observation déjà faite par C. Perelman et par R . Martin.

« Un énoncé attributif ou de forme il y a N et N, caractérisé par la récurrence d’un même syntagme, est pourvu de signification à condition que le contenu des deux occurrences diffère par au moins un sème.

« Si le contenu des deux syntagmes était identique, l’isotopie serait totale entre eux, mais l’énoncé serait dépourvu de signification, tout en restant pourvu de sens.  La formule des tautologies attributives (ex : un sou est un sou) serait alors :f(x)º f(x). Elle serait toujours vraie, et réaffirmerait le principe d’identité. Celle des tautologies disjonctives (ex : il y a musique et musique)7 serait f(x) Ú f(x). Ces énoncés seraient donc absurdes, car ils violeraient le principe d’identité.

« En revanche, si l’on admet que tout énoncé comprend des sèmes inhérents et des sèmes afférents, ou, pour simplifier, un sens et une signification, alors les tautologies linguistiques par récurrence du même syntagme n’existent pas pour une sémantique au sens strict (qui ne tiendrait pas compte de l’identité des expressions) : il n’existe que des syntagmes fortement isotopes…

« Ainsi, selon que l’on tient compte du sens ou de la signification d’un énoncé, il peut recevoir des formulations logiques différentes. » (1987, p. 147).

On aperçoit bien sur cette analyse un critère de démarcation entre logique formelle et logique naturelle. La logique formelle porte sur le sens des énoncés qui admet le principe d’identité, alors que la logique naturelle s’applique à la signification des énoncés.

Nous devons également observer que cette variabilité fondamentale de la signification des signes ruine complètement la théorie de la référence et la triade signifiant-concept-référent qui apparaît en définitive comme un cas particulier du modèle inférentiel et dont l’espace de validité concerne essentiellement le discours scientifique ou technique et à notre avis le discours juridique.

On notera comme une caractéristique essentielle du discours normatif le fait que les signifiants conservent dans le discours une stabilité de sens qui le rend propice dans une certaine mesure à un traitement logique au sens classique du terme. L’usage des graphes conceptuels pour la représentation sémantique des textes scientifiques, techniques (type mode d’emploi ou recette de cuisine) ou normatifs nous paraît ainsi scientifiquement fondée, alors qu’il reste très problématique pour toutes les autres formes de discours.

· La logique juridique est certainement susceptible d’une formalisation qui acquiert une sorte d’autonomie par rapport à son objet, et ce que l’on entend par logique déontique illustre bien la logique juridique dans ce qu’elle a de plus spécifique et de formalisable, mais outre que la logique juridique n’est pas toujours spécifique et ne saurait être ramenée au déontique, elle est très largement une logique pratique, étrangère aux domaines auxquels se sont intéressées jusqu’à présent les logiques formelles. Elle incorpore les opérations logico-discursives dont nous avons déjà traité, mais au-delà, ses mécanismes font appel à des ressorts largement désertés par les logiques formelles. Ils mettent en œuvre des connaissances souvent incertaines, incomplètes, présumées, mettent en balance des valeurs hétérogènes, utilisent des procédures inductives, procèdent par généralisation, catégorisation, définition, classification, hiérarchisation, etc. tous aspects auxquels s’intéressent les recherches qui s’inscrivent aujourd’hui dans le champ de l’intelligence artificielle ou des sciences cognitives.

 

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