Le
plan argumentatif
Deixis :
les « indiciels »
Le plan argumentatif apparaîtra-t-il aussi riche d’enseignement
alors qu’a priori toute argumentation, qui suppose une implication de
l’auteur, est absente des textes normatifs, ceux-ci posant par
définition des normes et ne visant à aucun moment une démonstration.
En réalité, si l’on s’en tient aux définitions
de J.-M. Adam et de ABP citées plus haut, le plan argumentatif ou la
composante énonciative traduit la prise en charge de l’énoncé par
un locuteur, ce que Bally appelle le « modus » et Pottier la
« formulation modale ».
Le plan argumentatif se caractérise par un certain
nombre de formes linguistiques. Nous examinerons successivement la
thématisation, la topicalisation, la focalisation, l’impersonnalisation
et la réduction d’actance, les axes modaux, les modes et les liens
modaux, et pour finir les relations logiques.
La
thématisation
L’identification du thème d’une phrase, d’une
séquence ou d’un texte est une question difficile sur laquelle nous
reviendrons, car c’est aussi un aspect important du plan cognitif
ainsi que de la linéarisation.
Au plan argumentatif, le contenu des thèmes est
important, mais leur organisation, c’est-à-dire leurs positions
respectives et leurs relations, qui confèrent à l’ensemble du texte
sa cohérence et sa cohésion, le sont tout autant.
La plupart du temps, il s’agira de donner au
texte une organisation logique qui donnera une impression d’harmonie
et facilitera la lecture et l’interprétation. D’une manière
générale, on procédera du général au particulier, du tout aux
parties, et les questions diverses ou les dispositions transitoires
trouveront de préférence leur place en fin de texte. Il est en effet
usuel, bien que le contraire soit envisageable, de traiter les thèmes
jugés les plus importants en premier. C’est d’ailleurs dans cette
appréciation que réside dans une large mesure la part de liberté dont
jouit le rédacteur dans l’organisation générale du texte. Il peut
ainsi arriver que le choix d’une organisation déterminée soit lourd
de sens. Ainsi, il n’est pas indifférent que dans la Constitution
française de 1958, le second chapitre soit consacré au Président de
la République, le premier ayant trait à la souveraineté, le
troisième au gouvernement, le quatrième au parlement, et le cinquième
aux rapports du gouvernement avec le parlement. L’ordre des parties
aurait pu être différent : le parlement en second à la place du
Président de la République, par exemple. Sans changer aucun mot, le
sens du texte aurait été profondément modifié voire inversé.
La
topicalisation
Les notions de thème et de sujet ont fait l’objet
d’une abondante littérature et l’on ne saurait en faire l’analyse
ici.
Toutefois, le thème n’étant pas en français
grammaticalisé, disons pour simplifier qu’au niveau de la phrase, le
thème se confond naturellement avec le sujet grammatical. La
topicalisation est un procédé qui permet soit de renforcer le sujet
grammatical en tant que thème, soit au contraire de déplacer le thème
sur un autre élément de l’énoncé.
Tous les auteurs ne semblent pas d’accord sur la
définition de la topicalisation. Ainsi R. Martin (1984, p. 241),
tout en rappelant que topique et thème sont habituellement synonymes,
désigne topicalisation comme l’opération de sélection du sujet
grammatical. Au contraire B. Pottier (1992, p.173) voit dans la
topicalisation un « retrait de valorisation » ou
« thème intentionnel », ou encore une marque de l’intention
thématique » (1992, p. 120).
En dépit de cette légère différence d’analyse,
la topicalisation consiste à mettre en relief, à choisir pour thème,
l’un quelconque des éléments de l’énoncé, y compris
éventuellement le sujet grammatical, thème en quelque sorte désigné
par défaut.
Par rapport au sujet grammatical, la topicalisation
va jouer comme forceur de valorisation, selon la formulation de B.
Pottier. Elle intervient dans ce que R. Martin désigne comme une thématisation
forte, laquelle se produit dans les cas suivants :
lorsqu’il y a modification du thème par rapport
aux phrases précédentes
Ex. : le jury a décerné le prix de la
meilleure interprétation à X. Ce dernier n’était pas un
inconnu
pour renouer avec un élément provisoirement
abandonné
Ex. : quant à ses devoirs, c’était le
dernier de ses soucis
pour confirmer le thème choisi lorsque le locuteur
estime qu’une équivoque a pu naître
Ex. : le jury a décerné à X le prix de la
meilleure interprétation. Il n’était pas un inconnu, X (dislocation
à droite)
en réponse à une question
Ex. : - Et Jean ?
- Jean, il vient de se marier (dislocation à
gauche)
en cas de nominalisation, opération (de type w
, cf. Jean-Blaize Grize 1997, p. 89) consistant à produire un groupe
nominal à partir d’un énoncé. Elle a pour propriété selon ABP
(1984, p. 28) « de permettre la désignation du procès qu’il
nomme à n’importe quel moment de son déroulement, ou encore la
désignation de n’importe laquelle des composantes de l’action, y
compris les modalités qu’elle comporte ». Ainsi, la
nominalisation permet de créer une nouvelle structure thème-propos non
saturée et de relancer le raisonnement, le récit ou la description.
Ex. : Ces événements ont déterminé sa
vocation...
Lorsque la topicalisation concerne d’autres
éléments de la phrase, elle opère une décentration du thème par
rapport au sujet grammatical et exerce par rapport à ce dernier un
« retrait de valorisation » selon la formule de B. Pottier
(1992, p. 173) :
Ex. : - Il n’avait jamais séjourné à Rome
- A Rome, il n’y avait jamais séjourné
(dislocation à gauche)
Par opposition aux cas de thématisation forte,
il y a selon Martin thématisation faible lorsque la continuité
thématique est assurée.
Il n’est pas question ici de procéder à une
analyse détaillée des différentes hypothèses de topicalisation et de
leurs diverses formes lexicales et syntaxiques. Ce qu’il paraît
important de souligner pour notre propos, c’est que les phénomènes
de topicalisation sont quasiment inexistants dans les textes normatifs,
et cette absence s’explique. Si l’on ne regarde que les cinq cas de
topicalisation portant sur le sujet grammatical, on observe que seuls
les deux premiers sont susceptibles d’être rencontrés dans un texte
normatif. Or, la structuration par article rend inutile les formes
linguistiques illustrés dans les exemples.
Nous n’avons identifié dans les 10 pages de la loi
du 10 juillet 1989 qu’un seul cas de topicalisation correspondant au
premier cas : « Les écoles, les collèges,..., dispensent
une formation adaptée .... Cette formation peut comprendre un
enseignement, à tous les niveaux, de langues et cultures régionales.»
On considérera ce type de cas plus comme un cas technique que comme un
cas suggérant une implication de l’auteur par rapport à l’objet de
son énonciation. Nous reviendrons sur ce point.
Focalisation
La focalisation est un procédé qui apporte un
supplément de valorisation à l’élément retenu pour thème. C’est
une marque d’emphase qui comporte un double aspect argumentatif et
rhétorique entièrement déterminé par la situation d’énonciation :
Ex. : - C’est X à qui le jury a décerné le
prix de la meilleure interprétation.
On ne saurait s’étonner de ne jamais rencontrer de
fait de focalisation dans un texte normatif.
« C’est au retrait du permis de conduire que
s’expose l’auteur d’un excès de vitesse » se conçoit plus
aisément dans un commentaire du code de la route que dans le code
lui-même.
On peut expliquer cette constatation à la fois par
les raisons qui font que la topicalisation n’est guère présente dans
les textes normatifs. Or, la focalisation va de pair avec la
topicalisation dont elle est en quelque sorte une amplification. On
observera que dans les trois exemples précédents, nous avons à la
fois topicalisation et focalisation.
Nous ne pouvons avoir topicalisation sur un élément
et focalisation sur un autre.
Une raison supplémentaire fait que la focalisation n’a
aucune place dans les textes normatifs : c’est que l’autorité
d’un texte normatif ne saurait a priori reposer sur des artifices de
langages étrangers aux règles de forme évoquées précédemment à
propos du plan rhétorique et qui constituent une sorte de code formel
du texte normatif. Or, nous avons vu que ces règles comportaient une
contrainte de sobriété a priori peu compatible avec les multiples
formes que la focalisation est susceptible de prendre.
On peut ajouter avec la plus grande certitude que la
focalisation implique une forte prise en charge du propos par le
locuteur. Or, dans le texte normatif, l’autorité légitime, qui est
une entité abstraite complexe, ou celui qui la représente, doit être
le plus détaché possible du texte, qui dès lors est pénétré d’absolu
et d’objectivité, deux qualités fondamentales que nous avons déjà
observées au plan rhétorique, et qui sont incompatibles avec un
engagement du locuteur par rapport à l’énoncé.
L’impersonnalisation
La règle de droit étant par définition générale
et impersonnelle, on pourrait penser que l’impersonnalisation des
énoncés soit une opération courante dans le langage normatif. Il n’en
est rien. En effet, l’impersonnalisation correspond à des formes
syntaxiques qui appartiennent le plus souvent au langage parlé et ont
une connotation familière.
Ex. : « On a assommé Armand »
« Il y a des gendarmes qui ont arrêté les
voleurs »
« Ca fait que trois voleurs ont été
arrêtés »
L’impersonnalisation peut aussi prendre des formes
plus raffinées introduites par des expressions telles que : il
apparaît que, il est souhaitable que, il ressort que, il convient que,
etc. Toutefois, de telles formulations sont plus fréquentes dans le
style administratif que dans les textes normatifs eux-mêmes. Dans ces
derniers le « il est obligatoire que... », chère à la
logique déontique, n’apparaît jamais car il est toujours implicite
dans les textes normatifs, même quand la disposition ne comporte
apparemment aucune prescription, comme par exemple dans le cas des
définitions. Et pourtant, l’utilisation de la définition posée est
obligatoire dans toutes les dispositions qui y feront appel. A l’inverse,
« il est interdit de... » sera moins exceptionnel, de même
que « défense de ... » est usuel dans les messages visant
à informer les usagers ou administrés de l’existence d’une
interdiction.
En réalité, le langage normatif aura plus souvent
recours à une autre opération, la réduction d’actance, qui comporte
une impersonnalisation, dans la mesure où elle implique un masquage du
sujet.
La
réduction d’actance
La réduction d’actance postule l’usage du passif
et peut se combiner avec les opérations précédentes de focalisation
et d’impersonnalisation. Ce type de formulation est d’un usage
particulièrement fréquent dans les textes normatifs :
Ex. : « le service public de l’éducation
est conçu...
« le droit à l’éducation est garanti.
« l’acquisition d’une culture générale
est assurée.
« L’intégration scolaire de jeunes
handicapés est favorisée.
« Les écoles, ..., les établissements d’enseignement
supérieur sont chargés de transmettre...
« Des activités scolaires peuvent être
organisées
« La scolarité est organisée en cycles...
« il est créé dans les lycées, un conseil
des délégués...
De même, la réduction d’actance opère une
distanciation du sujet qui parle par rapport à son propos, le recours
quasi systématique au présent et à des verbes modaux tels que devoir,
pouvoir, contribuer à, favoriser, permettre, contribuent à donner à
la règle annoncée de cette façon une permanence dans le temps et une
extériorité ou une objectivité par rapport à l’auteur qui
contribuent à l’autorité du texte normatif.
Enfin, pour finir sur le plan argumentatif, il
apparaît que si le texte normatif décrit ce qui doit être avec une
force qui fait que ce qui doit être se confond avec ce qui est, d’où
l’usage quasi exclusif du présent de l’indicatif, on ne trouve dans
le texte normatif aucun élément à caractère narratif et aucun
élément de raisonnement visant à la démonstration d’un point de
vue. Il y a d’ailleurs une raison très forte pour qu’il en soit
ainsi. En effet, une norme juridique n’a pas à être justifiée. Il
est nécessaire et suffisant pour qu’elle s’impose avec force de
loi, qu’elle ait été prescrite par l’autorité légale et
légitime et soit conforme aux règles d’ordre supérieur et notamment
aux principes fondamentaux de l’ordre juridique lorsque de tels
principes sont formalisés, cette conformité étant assurée par le
système juridictionnel. C’est le fondement de l’autorité de la
norme juridique. Inversement, toute formulation de la norme qui
comporterait une justification serait de nature à affaiblir la norme.
Justifier implique en effet un doute, que la justification ne va pas d’elle-même.
Or, la loi ne se discute pas. La justification faisant appel au
raisonnement a par contre tout à fait sa place dans les commentaires de
la doctrine, dans la jurisprudence ou dans les exposés des motifs. La
doctrine apporte une justification a priori ou a posteriori. Les
exposés des motifs comportent des justifications ayant pour but de
convaincre les assemblées délibérantes. Après le vote, ils ne
conservent le cas échéant qu’une valeur interprétative parmi d’autres.
Cette dernière remarque sur l’absence de
justification raisonnée dans le corps du texte normatif, qui est un
trait qui intéresse tout autant le plan cognitif, renforce encore la
distanciation de l’auteur ou locuteur par rapport au contenu du texte
normatif.
En définitive, la caractérisation du texte normatif
au plan argumentatif aboutit à une sorte de négatif photographique de
ce que donnerait un texte dans lequel l’auteur serait pleinement
impliqué. Du point de vue argumentatif, le texte normatif ressemble à
un trou noir rempli d’antimatière. C’est qu’en réalité l’auteur
est absent. L’auteur n’est pas l’auteur. L’auteur concret,
rarement individuel et très généralement collectif, même quand le
texte porte la signature d’un seul, agit non en son nom propre, mais
au nom d’une abstraction, qui est le souverain direct ou dérivé, qui
selon les théories politiques porte des noms variés, le peuple, la
volonté générale, le prolétariat, ...autant de mythes et d’abstractions
qui cachent en le légitimant la réalité du pouvoir.
Nous observerons que toutes les caractéristiques qui
viennent d'être passées en revue sont des traits morphosyntaxiques à
effets sémantiques que nous avons mis en évidence en ayant recours à
une méthode introspective.
Il est intéressant de noter que les conclusions
auxquelles nous sommes parvenues sont pleinement corroborées par une
analyse statistique conduite par la méthode par corpus et dont ont
rendu compte Denise Malrieu et François Rastier (2001).
Nous abordons par l'étude du plan cognitif, un champ
nouveau de caractérisation mettant en lumière des structures
logico-discursives typiques d'un genre de discours spécifique, le genre
légal-réglementaire dans le champ normatif.