L'approche
systémique
Principes
Nous utiliserons ici deux propriétés des systèmes
qui élèvent la notion de système très au-dessus de la platitude des
définitions classiques : le principe d'émergence, et le principe
de contrainte.
Le principe d'émergence a été défini de
manière lumineuse par François Jacob (1971, p321) : "C'est par
l'intégration que change la propriété des choses. Car une
organisation possède souvent des propriétés qui n'existaient pas au
niveau inférieur. Ces propriétés peuvent être expliquées par celles
de ses constituants, mais non pas en être déduites." Ce que Edgar
Morin (1977, p.106) reformule en disant que "le tout est plus que
la somme des parties".
E. Morin fait de ce principe une application
universelle. Rejoignant Michel Serres (1976, p.276), il constate :
"Il est tout à fait remarquable que les notions apparemment
élémentaires que sont matière, vie, sens, humanité, correspondent à
des qualités émergentes de systèmes. La matière n'a de consistance
qu'au niveau atomique...Le sens, que les linguistes cherchent à tâtons
dans les profondeurs ou les recoins du langage, n'est autre que
l'émergence du discours, qui apparaît dans le déploiement des unités
globales et rétroagit sur les unités de base qui l'ont fait
émerger."
Le principe d'émergence a une contrepartie, le principe
de contrainte.
Le principe de contrainte "signifie que des
qualités, des propriétés attachées aux parties considérées
isolément, disparaissent au sein du système" ( opus cit. p.112),
ce qu'il reformule également en disant que "le tout est moins que
la somme des parties".
Nous voulons voir dans les afférences, mise en
évidence par Rastier comme une expression du principe d'émergence, car
c'est l'association d'un morphème et d'un contexte déterminé, soit
localement, soit au sein d'un domaine, qui engendre l'émergence
d'afférences qui s'ajoutent au sens inhérent. Inversement, le contexte
peut déterminer la neutralisation de sèmes inhérents, qui peut
s'interpréter comme une afférence négative, une restriction de sens
qui exprime bien le principe de contrainte appliqué à une entité qui
se trouve intégrée à un système.
Exemples
Premier exemple : "service public"
La lexie est insécable. En effet le sens de la lexie
"service public" ne se résout pas à la somme des sens, en
langue, de 'service' et de 'public'.
Second exemple : "service public de
l'éducation"
Cette lexie est également insécable dans le
contexte du texte étudié. Les chances de reconstituer "service
public de l'éducation" à partir de "service public"
d'une part et de "éducation" d'autre part, vu le nombre
d'occurrences de "éducation" dans le texte, sont à peu près
nulles.
On vérifie sur cet exemple que les mots et les
lexies sont bien les unités minimales de signification pour le
processus de génération.
Troisième exemple : "première priorité
nationale"
Cette association de trois sémèmes, un substantif
et deux adjectifs, est sécable. L'adjectif "nationale" n'a
aucune raison particulière et impérative d'être accolé à
"priorité". Il pourrait l'être tout autant à "service
public de l'éducation" pour donner "service public de
l'éducation nationale".
Par contre la distribution interne des trois
sémèmes relève de la grammaire transformationnelle qui n'est pas
l'objet directe de notre étude. On observera seulement que des six
ordonnancements possibles que donne la combinatoire des trois
morphèmes, un seul est acceptable en français :
"première priorité nationale"
"priorité première nationale" *
"priorité nationale première" *
"nationale priorité première" *
"nationale première priorité" *
"première nationale priorité" *
On peut donc sérieusement douter de l'intérêt
qu'il peut y avoir à décomposer le complexe substantival en trois
schèmes d'entendement élémentaires. D’où la proposition plus
générale que nous faisons de mémoriser les syntagmes nominaux formés
par adjectivation. Mais, la suite de l'étude nous amènera peut-être
à reconsidérer cette position.
Quatrième exemple : "Le service public de
l'éducation est conçu en fonction des élèves".
La structure de ce schème d'entendement ne saurait
être inversée sans altération rédhibitoire du sens du texte.
"Les élèves sont conçus en fonction du
service public de l'éducation", assertion grammaticalement
correcte, culturellement acceptable dans un contexte totalement
différent, ne traduit pas l'intention des auteurs de la loi du 10
juillet 1989.
Le schème d'entendement dont nous avons donné une
représentation au début de cet exposé constitue donc une structure de
données qui conditionne la possibilité d'une régénération du texte
sans perte de sens sur l'essentiel.
Ces quelques observations confirment la distinction
faite par Pottier (1974, § 63, p.69) des trois niveaux sémantiques
fondamentaux : le niveau du morphème auquel s'applique la sémantique
analytique, l'énoncé auquel s'applique la sémantique schématique, et
le texte auquel s'applique la sémantique globale.

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