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au sème et au sémème
Reste à traduire ces organisations au moyen de
sèmes.
Le
sémème comme mode de représentation
Rappelons d’abord la définition du sème dont
Pottier a donné plusieurs formulations. Il est l’unité minimale
distinctive d’un sémème par rapport à d’autres sémèmes
associés dans un ensemble d’expérience (TAL, p. 66), à comparer
à la formulation que nous avons donnée plus haut (cf. "Le
sémème et sa structure").
De ce fait, l’expression du sème est relativement
libre. Selon Pottier, le sème « doit se dire avec autant de mots
de la langue naturelle qu’il faut pour bien mettre en relief le trait
distinctif relatif à l’ensemble considéré. Et de préciser (TAL,
p.73) que la « dénomination du sème est un discours
paraphrastique à vocation métalinguistique. Cette liberté n’autorise
bien évidemment pas toutes les fantaisies.
Inversement, seuls sont requis pour composer le
sémème, les sèmes strictement nécessaires pour différencier un
sémème d’autres sémèmes associés dans un même ensemble d’expérience.
C’est dire que si le sémème exprime un contenu, il n’exprime pas
tous les contenus (signifiés) possibles d’un signifiant ni la
totalité d’un contenu.
Selon le locuteur et/ou le contexte d’énonciation,
tel terme pourra avoir des significations plus ou moins différentes.
Pottier prend par exemple le cas de pont.
« Dans une statistique économique qui relèvera le nombre de
ponts dans une région, on aura le cas limite de l’objet lui-même,
hors fonctionnement. Mais en général, chaque objet est lié à un
certain nombre de fonctions privilégiées dans un milieu socioculturel
déterminé. Ainsi, l’ingénieur des Ponts et Chaussées verra le pont
comme l’objet d’une activité constructrice, alors que le touriste y
verra un lieu de passage. » (TAL p.79). Le sémème de pont peut
donc varier en fonction de ces contextes différents.
Par ailleurs, il n’est pas nécessaire que le
sémème comprennent la liste de tous les sèmes impliqués par le
terme.
S’il s’agit d’opposer libraire à disquaire,
l’élément distinctif est le sème /livre/ ou /disque/ :
libraire : {/homme ®
vendre ® livres /}
disquaire : {/homme ®
vendre ® disques /}
De leur côté, les sémèmes de livre et de disque,
qui sont l’un et l’autre un type de média, se distinguent par le
type de support et par la fonction de sens qui s’exerce :
livre : {/support papier, avec message, pour lire/}
disque : {/support plastique, avec message, pour entendre/}
Pour autant, le fait de considérer que le sème
/livre/ que l’on trouve dans le sémème de libraire intègre
les sèmes du signe livre pose problème. Comme le
soutient B. Pottier (1974, p. 102), le sème /livre/ n’a pas à être
décomposé au niveau du signe libraire, car globalement il suffit à
définir libraire par rapport à disquaire. Cependant, le
sémème ne peut intégrer en tant que sème, le sémème, c’est-à-dire
l’ensemble des sèmes, de livre, mais l’énoncé vend des
livres, car le libraire, ne saurait hériter aucune des propriétés
de livre.
On ne peut donc pas dire que libraire,
par son sémème, implique le sème /livre/ (et non le signe livre).
Cette approche différentielle s’oppose
radicalement à celle proposée par J. SOWA (1984 p.110) et citée par
F. RASTIER (1991 p.144) qui utilise les graphes conceptuels pour
modéliser des contenus linguistiques.
Ainsi, SOWA propose le graphe suivant pour to buy
:

A l’opposé de ce type de représentation, le
sémème de vendre peut se ramener à quatre sèmes :
vendre : {/échange, rapport à droit de propriété,
avec monnaie, rapport à origine/}
En effet, ce qui distingue la vente du troc, c’est
la présence de monnaie dans les termes de l’échange. Ce qui
distingue la vente de la location, c’est le fait que l’objet de l’échange
est un droit de propriété. Ce qui distingue la vente de l’achat, c’est
la vision de l’acte qui est le même. Dans la vente on se place du
point de vue du détenteur initial du bien, dans l’achat on se place
du point de vue du nouveau détenteur du même bien. Donc, nonobstant la
complexité intrinsèque des sèmes /échange/ et /propriété/, les
sémèmes correspondants sont :
troc : {/échange, sans monnaie, rapport à droit
de propriété,
bien, rapport à origine/}
location : {/échange, avec monnaie, droit d’usage,
rapport à origine/}
achat : {/échange, avec monnaie, rapport à
droit de propriété, rapport à destination/}
Il est clair que les sèmes /échange/ et
/propriété/ sont des sèmes complexes qui sont susceptibles d’une
analyse particulière. On remarquera que le graphe conceptuel proposé
par SOWA n’est pas davantage explicite en ce qui concerne la notion de
propriété qui n’apparaît que de manière implicite à travers le
terme « seller ».
L’échange peut être représenté par un sémème.
Il peut l’être aussi symboliquement en tant que noème en s’inspirant
des schémas proposés par René Thom et repris par B. Pottier (TAL p.84
à 87), ce qui donnerait le schéma suivant :

Nous sommes ici en présence de plusieurs modes de
représentation.
Le modèle des graphes conceptuels repose en
réalité sur une approche ensembliste incluant le schéma
entité-relation. Il a une finalité plus descriptive que linguistique.
Limité au schéma entité-relation, il ne rend nullement compte de la
source différentielle du sens. Ce qui importe linguistiquement, c'est
de différencier la vente de la location ou du don.
La description du sens par une liste de sèmes appartenant non à un
ensemble, mais à un sous-ensemble, le sémème, d'un ensemble de
définition, le taxème, répond beaucoup mieux à ce que l'on doit
considérer comme un contrainte forte au niveau de la représentation.
Ajoutons également que la représentation du sens n'implique pas
nécessairement la présence de relations.
En réalité, la représentation par graphes
conceptuels dans sa formulation complète, et non dans sa forme
vulgarisée, répond aux objections ici présentées. Toutefois, les
graphes conceptuels restent un mode de représentation graphique sans
application directe et immédiate au plan informatique. Même au plan
graphique, son pouvoir d'évocation n'est pas supérieur à celui de la
représentation en arbre dès lors qu'il s'agit de positionner un taxe
dans un taxème. Que l'on en juge :

La représentation symbolique ne permet que la
représentation d'atome (morphème) ou de molécule (lexie) de
signification, et malgré sa puissance d'expression, ne peut faire
oublier que l'écriture est elle-même symbolique, et le graphisme de
René Thom, s'il nous permet de progresser dans la découverte des
structures des sémèmes, n'apporte rien quant au traitement
informatique des formes linguistiques.
Le mode componentiel s’appuie sur les mécanismes
élémentaires de la mémorisation et de la compréhension et ne
comporte que les traits strictement nécessaires à la correcte
identification dans un contexte d’énonciation déterminé des
lexèmes utilisés, c’est-à-dire à la mobilisation par les locuteurs
de leur compétence linguistique. On ne saurait se dissimuler cependant
les limitations attachées à la représentation componentielle
classique fondée sur des listes de sèmes.
F. Rastier signale ainsi que pour le lexicologue, la
définition est la description des unités sémantiques dont se compose
le sens des unités lexicales. Cette description comporte deux aspects
corrélatifs : l'identification des traits de sens pertinents, que l'on
appelle les sèmes, et l'identification des relations entre ces
sèmes, qui permet de décrire le sens comme une structure et non comme
un inventaire de traits. (1994, p.48).
Cette remarque est à rapprocher de l'annotation de
R. Martin (1992, p.79) se rapportant à l'un des sémèmes attachés au
mot blaireau qui est le suivant :
å 2 :
"Pinceau /S2/ fait de poils/s21/
de/s22'/ blaireau/s22/ dont
se servent les peintres, les doreurs.../s23/
R. Martin souligne que la proposition "de"
est notée s22', car elle n'exprime pas un sème
à proprement parler, mais une relation entre sèmes. Et d'ajouter :
"On ne tient pas compte ici - et c'est évidemment une grande
faiblesse - de la structure syntaxique interne à la définition.
Relevons que cette observation s'applique de la même
façon à dont se servent qui exprime une relation entre pinceau
et les peintres, les doreurs,...
Pottier est également parfaitement conscient de la
difficulté quand il précise qu'un sème ne se réduit pas
nécessairement à un seul mot mais doit au contraire comprendre tous
les mots nécessaires pour l'exprimer. (TAL, p. 73)
Au niveau de la représentation, on se trouve
inéluctablement conduit à inclure dans la structure du sémème les
relations entre sèmes, quitte à choisir entre la transcription non
structurée de la relation, comme dans dont se servent les peintres,
ou de développer ce sème complexe si nécessaire en individualisant la
relation et ses deux arguments.
Ajoutons une considération théorique de la plus
grande d'importance : Pottier relève que "le sème n'existe pas
plus à l'état isolé que le phème (/nasalité/ ou / alvéolaire/).
L'unité d'existence sémantique, en langue naturelle, est le sémème,
ou ensemble de sèmes coexistants". (TAL, p. 66)
Nous proposons donc de considérer le sémème comme
un objet complexe dans lequel les sèmes sont soit des attributs
simples, soit des sémèmes réductibles à leur nom (livre),
sous la réserve que nous avons faite plus haut, soit encore des relations entre sèmes, également réductibles à
leur nom de relation.
De la sorte, nous réduisons sensiblement l'écart
souligné par F. Rastier entre la représentation par graphes
conceptuels et la représentation de type componentielle. Nous nous
donnons les moyens également d'un traitement informatique à l'aide des
langages et des bases de données orientées objet.
Nous pensons que le domaine du droit constitue à lui
seul un contexte d’énonciation suffisamment stable pour assurer
pleine validité et efficacité à la sémantique componentielle.
Sémèmes
composés ou sémie
Si l’on s’en tient à la définition initiale
donnée par B. Pottier, le sémème est formé de l’ensemble des
sèmes d’un signe au niveau du morphème.
La question est donc posée de la légitimité des
sémèmes aux niveaux supérieurs, soit celui du lexème, du groupe,
voire du syntagme.
Nous ne voyons pas pour notre part d’objection à
ce que l’on établisse le sémème d’un lexème qui est lui-même le
résultat d’une combinaison de un ou plusieurs morphèmes qui n’ont
pas d’existence propre indépendamment du ou des lexèmes auxquels ils
sont incorporés.
Rastier propose de limiter l'emploi du terme sémème
au niveau du morphème et d'appeler sémie le sémème du niveau
du lexème ou de la lexie simple ou complexe. (1994, p.47)
Le souci d'une parfaite symétrie dans les concepts
milite effectivement en faveur de cette évolution terminologique.
Toutefois, nous n'apercevons pas de différence sensible, sinon dans le
degré de complexité, entre la structure du sémème et celle de la sémie.
Nous nous rallierons néanmoins au terme sémie lorsque nous nous
situerons au niveau supérieur au morphème.
Si l’on prend par exemple le mot
« herbivore », son sémème ne peut être très différent
de celui que l’on peut bâtir à partir de sa définition à savoir
"/qui mange de l’herbe/" et par extension (métonymie)
"/qui mange exclusivement des végétaux/", et non pas
"/herbe/, /manger/".
Quand Pottier nous invite à placer sur la même
courbe cyclique « grandir », « être grand »,
« rapetisser », « être petit », il nous invite
à établir le sémème composé ou sémie de « être grand»
en même temps que celui de « grandir ».
Par voie de conséquence, il est légitime de
poursuivre la construction des sémèmes jusqu’au syntagme qui forme
une structure syntaxiquement homogène.
En première approximation, et en attendant de
disposer d’une base d’exemples suffisante pour préciser, infirmer
ou valider ces règles, nous poseront les règles suivantes :
- un sémème composé ne comportent que des
dimensions compatibles entre elles, ce qui suppose une classification
précise des dimensions possibles. Par exemple « humain »
peut s’associer à « animé » et non, sauf effet
littéraire recherché, à « inanimé ».
- le domaine d’un sémème composé est constitué
par le domaine de plus grande spécificité des domaines des composants
du sémème.
- le taxème d’un sémème composé est constitué
du taxème de la base du sémème composé.
- le sémantème d’un sémème composé est
constitué de la somme des sémantèmes des composants du sémème
composé.
Par exemple, comment construire la sémie de
« ballon de football » à partir du sémème de
« ballon » et du sémème de « football ».
Le sémème « ballon » correspond à une
réalité matérielle /inanimé/ (dimension). Il appartient au domaine
de la représentation et se définit comme une /forme/ (taxème). Il se
déploie dans l’espace en trois dimensions. Il se spécifie par une
/rotondité floue/ (Pottier TAL p.66) qui définit un volume largement
ou complètement clos.
Le sémème football appartient au domaine du /sport/
lequel constitue une activité humaine. C’est un /sport collectif qui
utilise un ballon rond que l’on pousse avec le pied/.
Plusieurs solutions sont envisageables pour
construire la sémie de « ballon de football ».
Ou bien l’on ignore l’idée transversale de
ballon qui s’inscrit dans une multitude de domaines en y représentant
des objets variés. Dans ce cas « ballon » pourra être
considéré comme un taxème appartenant au domaine du /sport/ et les
différents types de ballon seront autant de sémèmes ayant mêmes
sèmes génériques et opposés les uns aux autres par leurs sèmes
spécifiques correspondant en particulier aux différents sports de
ballon.
Mais on retrouvera « ballon » dans le
domaine de la /verrerie/, comme étant un certain /type de verre ayant
une forme particulière et principalement destiné à la consommation du
vin/.
Dans cette conception, la proximité avec le mot
football ou avec le mot vin joue le rôle d’un sélecteur de domaine
pour le mot « ballon ».
Ou bien l’on considère deux sémèmes relevant de
deux taxèmes et de deux domaines distincts, domaine de la
représentation pour « ballon » et domaine du sport pour
« football ». En fait, nous pouvons démontrer que les deux
cheminements aboutissent au même résultat.
Sur cette base, on peut néanmoins poser quatre
questions. Tous les lexèmes d’un même domaine sont-ils susceptibles
de s’associer? Deux lexèmes appartenant à des domaines différents
sont-ils dans l’impossibilité de s’associer? Quelle limite doit-on
respecter dans cette faculté de construire des sémèmes composés?
Enfin, ces interrogations ont-elles une portée pratique et laquelle?
L’aptitude des grammèmes à s’associer avec des
lexèmes est commandée par des règles d’isosémie précises fondées
sur des distinctions linguistiques fondamentales appartenant au système
fonctionnel de la langue. Ainsi, « il se leva à 7 heures »
est correct car « lever » comporte un sème non duratif, de
même que « à », alors que « il se leva jusqu’à 7
heures » est incorrect en raison de la présence d’un sème
duratif dans « jusqu’à » (Pottier 1974 p. 86).
De même, « s’insérer sur la table »
est incorrect alors que « s’insérer dans la société »
est correct en raison de la présence dans « s’insérer »
d’un sème impliquant l’idée d’une entité susceptible de venir
se loger à l’intérieur d’une autre entité, sème incompatible
avec l’idée d’un entité posée à la surface d’une autre (sur).
Ces catégories linguistiques ne doivent rien aux domaines d’expérience
au sein desquels s’assemblent les taxèmes d’expérience et qui
correspondent à des pratiques socialement normées (Rastier). Les
grammèmes ne s’associent pas indistinctement avec n’importe quels
lexèmes mais ils s’associent dans le respect de règles d’isosémie
à des lexèmes appartenant à des domaines les plus divers. Alors que
les lexèmes sont beaucoup plus sélectifs dans leur aptitude à s’associer.
La réponse à la première question nécessite un
travail statistique de préférence à la recherche d’exemples dont la
généralisation risque d’être contestable. Un « verre à
vin » regroupe de toute évidence deux lexèmes dont l’un
appartient à un seul domaine, « vin », et dont l'autre a
dans ses domaines d’expérience possibles, le domaine auquel
appartient le premier (« boisson »). On peut en dire autant
de « ballon de football ». Mais il est fort probable que
nous trouvions des cas où l’association de deux lexèmes du même
domaine aboutisse à un résultat absurde.
Pour la deuxième question, on peut a priori
répondre que deux lexèmes relevant de deux domaines différents ou n’ayant
parmi leurs domaines possibles aucun domaine en commun, ne peuvent être
associés. Si nous disons « la cave de la voiture »,
« la table de ma moto », « le sourire de la
casserole », on obtient évidemment des appariements absurdes, à
moins que ces appariements se traduisent par des effacements de sèmes
et des activations d’autres sèmes (afférents) qui vident en quelque
sorte l’incompatibilité de domaine et produisent des effets
littéraires spécialement recherchés. Quand Rastier explique qu’un
sème afférent est une relation d’un sémème avec un autre sémème
qui n’appartient pas à son ensemble stricte de définition, on est en
droit de penser qu’il limite la distance entre les deux sémèmes à
une différence de taxème (puisque par ailleurs il définit le sème
inhérent comme une relation entre deux sémèmes au sein d’un même
taxème), mais deux lexèmes appartenant à deux domaines d’expérience
différents appartiennent aussi à deux taxèmes différents.
On doit aller plus loin et s’interroger sur les
limites de la notion de domaine qui n’a pas la simplicité que nous
lui avons prêté jusqu’ici. Bernard Pottier, après A. Martinet,
distingue les lexèmes et les grammèmes. Les lexèmes sont des
morphèmes appartenant à des ensembles non finis, ouverts, et
socialement instables, alors que les grammèmes sont des morphèmes
appartenant à des ensembles finis, fermés et socialement stables.
Laissons de côté le fait que les lexèmes sont eux-mêmes souvent
composés de lexèmes et grammèmes.
Les grammèmes contiennent trois groupes : les affixes,
flexifs, et les mots grammaticaux (déterminants, pronoms,
etc.). Ils forment entre eux des taxèmes grammaticaux
appartenant à des classes plus vastes, les domaines grammaticaux
ou classes taxiques.
La difficulté principale vient du fait qu’entre
les grammèmes et les lexèmes, on trouve des cas
intermédiaires.
Le mot « s’insérer » est
indiscutablement un lexème, mais on ne peut pas dire qu’il ait un
domaine d’expérience particulier et toute tentative pour lister tous
les domaines d’expérience dans lesquels son emploi est possible est
sans doute vouée à l’échec.
En fait, B. Pottier, définit pour chacune des voix
les domaines sémantiques qui s’y rapportent. On observera que
les domaines ainsi définis ne sont pas liés à une expérience
particulière mais peuvent s’exprimer dans une multitude de situations
hétérogènes. Ainsi, le situatif vise trois domaines
sémantiques, à l’intérieur desquels de nombreuses distinctions sont
possibles : le domaine temporel, le domaine spatial et le domaine
notionnel. Le lexème « insertion » s’inscrit a priori
dans le domaine spatial (« la clé s’insère bien dans la
serrure », « cette armoire s’insère bien dans la
chambre »,etc.), encore que l’on peut dire « s’insérer
dans une entreprise », « s’insérer dans la
société » (notionnel), « s’insérer dans son
époque » (temporel). Le temporel, le spatial et le notionnel ne
correspondent pas à des domaines d’expérience tels que les définit
B. Pottier (ensemble de taxèmes lexèmiques liés à l’expérience :
« politique », « chirurgie »). Pourtant, ces
différents emplois d’« insérer » s’effectuent sans
changement de signification de telle sorte qu’on peut considérer que
« s’insérer » appartient bien à un domaine sémantique
propre, à l’intérieur duquel, selon la définition de F. Rastier, n’existe
pas de polysémie. Peut-on dire pour autant que le domaine auquel
appartient « s’insérer » soit comme le précise F.
Rastier, par sa composition et son inventaire, « liés à des
normes sociales », ou recouvre, selon B. Pottier « une zone
thématique vaste, liée à l’expérience du groupe » (1974, p;
97). Il semble que les domaines sémantiques utilisés par B. Pottier
dans la théorie des voix soient communs à toutes les langues et
correspondent à des domaines noémiques. Nous sommes donc conduits à
admettre l’existence de domaines sémantiques non nécessairement
hiérarchisés qui comporteraient une catégorie restreinte de domaines
grammaticaux (Pottier 1974 p. 68), des domaines sémantiques que nous
proposons de dénommer domaines noémiques, et enfin des domaines
d’expérience, effectivement liés à des normes sociales et à l’expérience
du groupe.
Cette hiérarchisation paraît de nature à faciliter
l’établissement des règles de détermination du domaine d’un
sémème composé.
En ce qui concerne les domaines grammaticaux ou
classes taxiques, l’affaire est entendue, ils n’ont aucun rôle dans
la détermination d’un domaine d’expérience. Ils sont par structure
totalement polyvalents et transversaux à tous les domaines d’expérience.
Il est fort probable qu’il en soit de même des
domaines noémiques. Ceux-ci en effet qui se distribuent dans les
différentes voix identifiées par B. Pottier, expriment en réalité
des relations, comme le font la plupart des affixes, des flexifs et des
mots grammaticaux..
Autrement dit, en présence d’un lexème relevant d’un
domaine d’expérience défini, les domaines grammaticaux et noémiques
s’effacent devant le domaine d’expérience. Dans « insertion
sociale », c’est le domaine auquel se rattache
« social » qui détermine le domaine de l’ensemble. Dans
« le goût de vivre », « le goût du
théâtre », « le goût de la liberté », le
« goût de la politique », etc. ce sont
« vivre », « théâtre »,
« liberté » « politique » qui déterminent le
domaine d’expérience.
Il y a donc des mots qui relèvent de domaines
grammaticaux, d’autres de domaines noémiques et enfin d’autres qui
appartiennent à des domaines d’expérience. Si nous reprenons les
catégories conceptuelles de base (objets physiques, objets abstraits,
propriétés, états, procès et actions), seuls les objets physiques
peuvent être rattachés directement à un domaine d’expérience. Les
objets abstraits résultant de l’objectivation d’une action, suivent
le comportement du lexème dont ils sont dérivés (ex. :
« insertion » pour « insérer »). Par contre les
objets abstraits substantivaux primaires se rattachent à un domaine d’expérience
: la philosophie, l’art, la peinture, l’architecture, la
littérature ne sont pas des objets physiques, mais ont bien chacun un
domaine d’expérience défini.
Donc, en présence de plusieurs lexèmes associés
dans un sémème composé, le domaine qui détermine le domaine de l’ensemble
est le domaine de plus forte spécificité, soit le domaine d’expérience,
domaine qui par construction est unique.
Nous en venons à la troisième question : quelle
limite existe -il à la possibilité d’associer entre eux des lexèmes
pour en tirer des sémèmes composés?
Ce que nous venons de dire ne permet en aucune
manière de poser des limites.
De manière tout à fait intuitive, on pourrait dire
que l’association est possible quand une association présente une
fixité suffisante pour qu’en langue on puisse imaginer une
lexémisation. « Insertion sociale » peut donner
« socialisation », même si les deux termes prennent en
réalité des sens légèrement différents. « Égalité des
chances », constitue quasiment une lexie. « Le plaisir d’écrire »
n’en est pas une mais on pourrait imaginer une lexicalisation, qui
probablement se réaliserait sans effort dans une langue agglutinante.
Au-delà des virtualités de lexémisation, la
juxtaposition de sèmes ne permet plus au sémème de jouer le rôle d’identificateur
par différenciation. L’intérêt de l’analyse sémique n’est plus
d’identification et de mémorisation. Il devient de découvrir les
isotopies et donc les cohésions textuelles qui, en établissant des
relations de proximité, permettent de dégager une structure du texte
étudié.
En dehors de cette analyse statistique du texte, au
demeurant d’un très grand intérêt, la sommation de sèmes perd de
sa pertinence. Plus l’on s’éloigne du syntagme et plus le sémème
est inapte à rendre compte du sens.
Il est clair que le sémème, lorsqu’il est
construit selon le principe de l’analyse différentielle, colle aux
bases psychologiques de la mémorisation, et même s’il n’explicite
pas la structure interne des concepts, suffit à leur identification
pour des êtres ayant une compétence linguistique déterminée. Plus l’on
s’éloigne du lexème et plus la relation entre le sémème et le
signifié devient impressionniste et l’on perd les bases
psychologiques de l’identification qui justifie l’analyse
componentielle fondée sur la méthode différentielle (Rastier 1991 p.
141-145).
Nous venons cependant de poser quelques règles de
sélection des domaines de nature à simplifier la recherche et le
calcul des isotopies.
La
question de l’unité minimale de signification et l’approche
systémique
Les auteurs emploient fréquemment le singulier.
Ainsi, Maurice Gross (1986-1 p.II) voit dans la
"phrase simple" "l'unité minimale de sens".
Cette assertion n'a rien d'évident et paraît de
prime abord contradictoire avec l'approche componentielle développée
précédemment.
En effet, Le Ny (79) énonce qu "l'unité
sémantique de base n'est pas le signifié lexémique, mais un signifié
de format inférieur, qui peut être atteint par une décomposition
adéquate du lexème ou de la proposition".
Quant à B. Pottier, il définit le morphème comme
le ‘‘signe minimal, indécomposable, à un moment de l’évolution
d’une langue, l’unité minimale de signification’’.
Ni B. Pottier, ni F. Rastier ne ramène le sème à
l'"unité sémantique de base". Nous avons donné plus haut la
définition de B. Pottier (cf. p.*). Celle de
Rastier est très proche qui y voit un "élément d'un sémème,
défini comme l'extrémité d'une relation fonctionnelle binaire entre
sémèmes".
Il est clair que tant pour B. Pottier que pour F.
Rastier, le sème n'a pas d'existence indépendamment du morphème. Il
est non moins clair que le morphème ne peut être isolé du contexte de
l'énonciation; et la finalité du parcours analytique est de mettre en
lumière toutes les structures internes du texte qui seront nécessaires
au moment de la génération.
Il est nécessaire au stade actuel de la démarche de
faire appel aux ressources de l'approche systémique, la seule qui soit
en mesure de résoudre la contradiction apparente entre définitions de
l'unité minimale de sens ou signification.