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La langue 3 - 3 Structuration de l'analyse sémique

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Les sources psychologiques de la catégorisation : 
l’apport de Lev Vygotski

L’ambition de ce paragraphe est tout à fait modeste. Il s’agit de tirer quelque profit au plan linguistique d’une œuvre majeure en psychologie cognitive dont l’influence est grandissante mais particulièrement tardive. Pensée et langage, achevée au printemps 1934 sur son lit de mort à l’âge de 37 ans, est le bilan critique et synthétique de dix années de recherches intenses et fécondes. Après 20 années d’éclipse pendant la période stalinienne de 1936 à 1956, l’ouvrage n’a pénétré en Occident qu’au début des années soixante. Il ne sera traduit en France qu’en 1985.

Il n’est donc pas surprenant que dans un ouvrage de référence tel que catégorisation et développement cognitif d’Olivier Houdé, publié en 1992, il n’en soit pas même fait mention.

Notre motivation n’est pas ici de traiter de psychologie cognitive, mais d’utiliser deux des aspects les plus originaux et les plus fondamentaux de l’œuvre de Vygotski, dont notre connaissance se limite à Pensée et langage, qui sont les rapports entre d’une part le développement des fonctions psychiques supérieures et d’autre part le langage et la structuration catégorielle des connaissances, deux aspects intimement liés même s’ils peuvent relever d’approches scientifiques différentes.

Accessoirement, l’œuvre de Vygotski nous conduit à une prise de distance par rapport tant aux théories sémantiques du prototype qu’à la conception classique.

Nous limiterons le propos à la théorie des stades de développement de la pensée enfantine, sans souci de correspondance avec les travaux de Piaget, dont l’intérêt du point de vue où nous nous plaçons vient de la survivance et de l’imbrication de ces divers stades dans la pensée de l’adulte et corrélativement de leur influence sur la formation et l’évolution du langage.

Vygotski a mis en évidence trois stades majeurs de la pensée de l’enfant, la pensée par tas, la pensée par complexes, puis la pensée par concepts, stades eux-mêmes décomposables en étapes plus subtiles, dont le déroulement n’a rien de parfaitement linéaire mais comporte au contraire des superpositions variables plus ou moins marquées et dont l’aboutissement final, si tant est qu’il existe, n’atteint nullement la pureté théorique.

La pensée de l’enfant passe donc par un premier stade de la formation du concept caractérisé par la constitution et le rattachement à un mot d’une masse indistincte et sans ordre, d’un tas d’objets quelconques lorsqu’il se trouve devant un problème. « La signification du mot à ce stade de développement consiste en un enchaînement syncrétique informe, complètement flou, d’objets divers qui sont liés les uns aux autres d’une manière quelconque dans la représentation et la perception de l’enfant et fondus en une image unique…

« … la troisième étape, l’étape supérieure de ce stade, qui marque son achèvement et le passage au deuxième stade est celle où l’image syncrétique, équivalent au concept, se forme sur une base plus complexe : les représentants des différents groupes, déjà réunis antérieurement dans la perception de l’enfant, sont ramenés à une signification unique.

« …Derrière la signification d’un mot enfantin, on découvre à présent non plus un plan mais une perspective, une double série de liaisons, une double construction de groupes, cependant cette double série et cette double construction ne vont pas encore au-delà de la formation d’une masse désordonnée, ou pour user d’un terme plus ordinaire, d’un tas. » (Vygotski, 1997, p. 212-214)

« Le deuxième grand stade dans le développement des concepts comprend de nombreux types différents, sous le rapport fonctionnel, structural et génétique, d’un mode de pensée par nature unique. Ce mode de pensée, comme tous les autres, conduit à la formation de liaisons, à l’établissement de rapports entre les différentes impressions concrètes, à la réunion et à la généralisation d’objets divers, à l’organisation et à la systématisation de toute l’expérience de l’enfant.

« Mais le mode de réunion des différents objets concrets en groupes généraux, le caractère des liaisons qui s’établissent lors de ce processus, la structure des unités qui se constituent sur la base de cette pensée, structure qui est caractérisée par le rapport de chaque objet entrant dans la composition du groupe avec tout le groupe dans son ensemble, tout cela se distingue profondément par son type et son mode d’action de la pensée par concepts, qui ne se développent qu’à l’époque de la puberté. »

Pour souligner l’originalité de ce mode de pensée Vygotski l’appelle pensée par complexes.

« Cela signifie que les généralisations qui s’opèrent à l’aide de ce mode de pensée représentent par leur structure des complexes d’objets concrets, ou de choses, réunis non plus sur la base des seules liaisons subjectives de l’enfant, mais sur la base de liaisons objectives existant réellement entre ces objets.

« … Ce passage à un type supérieur de pensée consiste en ce que, au lieu de la « cohérence incohérente » qui est à la base de l’image syncrétique, l’enfant commence à réunir des objets similaires en un groupe commun, à les assembler en complexes selon les lois des liaisons objectives qu’il découvre entre les choses. » (ibid. p. 215)

Les recherches de Vygotski et de ses collaborateurs ont dégagé cinq types de complexes qui correspondent à des structures de données et des organisations catégorielles très spécifiques qui ne sont pas sans évoquer les structures prototypiques, qu’il s’agisse des structures de la théorie standard ou de celles par air de famille selon la conception initiale de Wittgenstein.

Le complexe associatif a pour base « n’importe quelle liaison associative avec n’importe lequel des traits distinctifs remarqués par l’enfant dans l’objet, qui est au cours de l’expérience le noyau du futur complexe. Autour de ce noyau, l’enfant peut construire tout un complexe, en y incluant les objets les plus différents, les uns parce qu’ils ont une couleur identique à celle de l’objet donné, d’autres une forme identique ou une dimension identique ou une dimension identique ou encore un quelconque trait distinctif qui frappe l’enfant. Tout rapport concret que découvre l’enfant, toute liaison associative entre le noyau et un élément du complexe s’avère un motif suffisant pour que l’objet soit rattaché au groupe constitué par l’enfant et désigné par le nom de famille commun. » (ibid. p. 218)

Comme dans la structure prototypique standard , on voit bien que le complexe a bien un centre, mais également que les éléments peuvent ne pas avoir en commun les mêmes caractéristiques partagées avec le noyau.

Une seconde forme de complexe est le complexe-collection. « Ici, les objets concrets différents sont réunis sur la base de leur mutuelle complémentarité par rapport à un trait distinctif quelconque et forment un tout composé d’éléments hétérogènes, se complétant les uns les autres…Une telle construction donne naissance à une collection d’objets différents par la couleur ou la forme, qui représente un assortiment de couleurs et de formes fondamentales présentes dans le matériel expérimental… Le verre, la soucoupe, la cuiller, le couvert composé de la fourchette, du couteau et de l’assiette ; les vêtements – tout cela représente des modèles de complexes-collections, formant un tout fonctionnel unique, que l’enfant rencontre dans sa vie de tous les jours…

« … Nous verrons plus loin que même dans la pensée de l’adulte, et surtout dans celle des malades nerveux et mentaux, ces formes de complexes, constituées sur le type de la collection, jouent un rôle extrêmement important. Très souvent, dans le langage concret, lorsque l’adulte parle de vaisselle ou de vêtements, il a à l’esprit non pas tant le concept abstrait correspondant que des assortiments de choses concrètes formant une collection. » (ibid. p. 220)

Le complexe en chaîne, troisième forme de pensée par complexe, « se construit selon le principe de la réunion dynamique et temporaire de maillons isolés en une chaîne unique et du transfert de signification d’un maillon de la chaîne à un autre. Dans les conditions de l’expérience, ce type de complexe se présente de la manière suivante : l’enfant assortit à un modèle donné un ou plusieurs objets selon une certaine liaison associative ; puis il continue à rassembler des objets concrets en un complexe unique en se guidant alors sur un autre trait distinctif subsidiaire de l’objet auparavant sélectionné, trait distinctif qui n’est absolument pas dans le modèle.

« Par exemple, l’enfant assortit au modèle – un triangle jaune – plusieurs figures comportant des angles, puis, si la dernière des figures sélectionnées est de couleur bleue, il lui assortit d’autres figures de couleur bleue, par exemple des demi-cercles. Cela suffit à son tour pour qu’il passe à un nouveau trait distinctif et se mette alors à sélectionner les objets de forme ronde. Dans le processus de formation du complexe, il y a sans cesse passage d’un trait distinctif à un autre.

« Par là même, la signification du mot se déplace en suivant les maillons de la chaîne du complexe. Chaque maillon est rattaché, d’un côté, au précédent, et, de l’autre, au suivant, mais ce qui distingue le plus ce type de complexe, c’est que le caractère de la liaison ou le mode de rattachement d’un même chaînon au précédent et au suivant peut différer du tout au tout.

« …Dans le complexe en chaîne, le centre de la structure peut faire totalement défaut. Des éléments concrets particuliers peuvent se lier entre eux sans passer par l’élément central ou le modèle et donc n’avoir rien de commun avec d’autres éléments tout en appartenant au même complexe, puisqu’ils ont un trait distinctif commun avec un autre élément qui, à son tour, est lié à un troisième, etc. » (ibid p. 221-222)

Malgré le caractère très proche des conditions de l’expérimentation de la description ici donnée, il est possible de rendre compte de deux observations importantes pour l’analyse sémantique sur cette forme de complexe.

D’abord, on reconnaîtra sans peine le modèle de la ressemblance de famille proposé par Wittgenstein en 1952, soit une vingtaine d’années après les travaux de Vygotski, et que nous avons déjà évoqué (cf. p. *).

Le schéma est bien le suivant :

Par ailleurs, le complexe en chaîne est la racine de la forme la plus répandue de polysémie qu’est la métonymie.

Vygotski donne comme exemple remarquable en langue russe le mot sutki. « A l’origine, il signifiait « couture », « endroit où s’assemblent deux morceaux de tissu », « deux choses tissées ensemble ». Puis, il désigne n’importe quelle jointure, le coin de l’isba, l’endroit où deux murs se rejoignent. Par la suite, il désigna au sens figuré le crépuscule, point de jonction du jour et de la nuit, et, enfin, englobant le temps qui va du crépuscule du matin à celui du soir, il se mit à signifier « le jour et la nuit », c’est-à-dire vingt quatre heure, sens qu’il a aujourd’hui. » (ibid. p. 245)

On peut rapprocher de cet exemple celui donné par G. Lakoff (1986, 1987) cité par G. Kleiber (1990, p. 163) à propos des mots bayi, balan, balam, et bala en Dyirbal, langue aborigène d’Australie. Ainsi bayi rassemble les hommes (mâles), les kangourous, les opossums, les chauve-souris, la plupart des serpents, la plupart des poissons, quelques oiseaux, la plupart des insectes, la lune, les tempêtes, l’arc-en-ciel, les boomerangs, certains javelots, etc.

G. Lakoff, grâce à la structure de ressemblance de famille, arrive à montrer que ce regroupement n’est pas arbitraire : chaque membre est au moins relié à un autre par une propriété commune.

A côté de ces exemples presque spectaculaires par leur étendue et de portée soit synchronique (bayi) soit diachronique (sutki), on peut voir dans le langage courant des créations lexicales parfaitement significatives de la vivacité de ce type de procédé. Ainsi, il y a une dizaine d’années avant l’invention du disque compact, le disque usuel portait le nom de disque microsillon que l’on réduisait par métonymie à microsillon. Aujourd’hui, le même microsillon est devenu vinyle du nom du matériau qui le compose. Il y a bien phénomène métonymique de transfert de sens du matériau constitutif sur l’objet, de la partie sur le tout.

Le quatrième type de complexe est le complexe diffus. Il a « pour caractéristique essentielle que le trait distinctif lui-même, réunissant associativement les éléments concrets isolés et les complexes, semble être diffus, imprécis, fluide, confus, ce qui conduit à la formation d’un complexe réunissant à l’aide de liaisons diffuses, indéterminées, des groupes intuitifs – concrets d’images et ou d’objet. »(Vygotski, 1997, p. 224-225). Le rapprochement des traits distinctifs s’effectue souvent moins sur la base de la ressemblance effective que sur celle d’une vague et lointaine impression de communauté entre eux.

« Par exemple, l’enfant assortit à un modèle donné – un triangle jaune – non seulement des triangles, mais aussi des trapèzes, parce qu’ils lui rappellent des triangles amputés de leur sommet. Des trapèzes sont ensuite rapprochés les carrés,…

D’où la mise en évidence d’une « nouvelle caractéristique essentielle de la pensée par complexes : l’imprécision de ses contours et son extension par principe illimitée. » (ibid. p. 225).

Nous sommes ici encore très près de l’idée de ressemblance de famille chère à la sémantique du prototype, dans sa version étendue, dès lors que le prototype est inexistant, et que l’on a plutôt une nébuleuse de sens apparentés pour un même mot.

Nous pensons pour notre part que l’analyse du mot lit faite par J.J Franckel et Daniel Lebaud (1991, p. 95-105) et destinée à illustrer la notion dégagée par Antoine Culioli de domaine notionnel est susceptible d’être rattachée à cette forme de complexe, comme le confirme la caractérisation suivante de la notion de domaine notionnel : « Un domaine notionnel est ouvert et déformable, il correspond à des représentations variables et créatives et ne peut s’assimiler à un inventaire fini. »

Les significations du mot lit se déforment ainsi au gré de ses emplois multiples et l’on cherchera en vain une substance sémantique consistante leur servant de dénominateur commun : lit à baldaquin, lit de mousse, lit de feuilles, lit d’oignons, lit du fascisme, lit de souffrance, etc. Point n’est besoin d’une analyse détaillée pour convenir de l’absence de prototype, de centre, mais plutôt du constat d’une nébuleuse dont les éléments restent liés par des associations diverses, à la fois ténues et changeantes.

Nous ajouterons ici deux remarques.

D’abord, l’assimilation du domaine notionnel au quatrième type de complexe, le complexe diffus, est légitime, mais on peut se demander si le recouvrement entre domaine notionnel et complexe ne s’étend pas à toutes les formes de complexe, en y incluant, comme un cas particulier, le concept.

Par ailleurs, nous ne sommes pas du tout d’accord avec les auteurs quand ils concluent que la réponse à la question de savoir si le mot lit a un sens est négative dès lors que l’on appréhende ce sens comme décomposable en sèmes et en paramètres sémantiques. Comme nous le verrons plus loin, les outils mis en place par F. Rastier en sémantique interprétative, en particulier la notion de domaine, sème générique fondamental à ne pas confondre avec la notion de domaine notionnel, et l’introduction des sèmes afférents, par opposition aux sèmes inhérents, fournissent les moyens conceptuels d’une analyse satisfaisante du mot lit et d’une façon générale de la structure, même instable et évolutive, de tout domaine notionnel.

La cinquième et dernière forme de pensée par complexe a pour base le pseudo concept. Le pseudo concept a cette particularité de désigner les mêmes objets que le concept, mais par des voies totalement différente. "Il s’agit d’une réunion d’objets concrets, qui phénotypiquement, c’est-à-dire par son apparence extérieure, par l’ensemble de ses particularités externes, coïncide parfaitement avec le concept mais qui par sa nature génétique, par les conditions de son apparition et de son développement, par les liaisons causales-dynamiques qui en sont la base, n’est nullement un concept. Extérieurement c’est un concept, intérieurement c’est un complexe." (Vygotski, 1997, p. 225)

Le pseudo complexe qui est la forme de complexe la plus répandue chez l’enfant d’âge préscolaire, montre l’importance du mot comme pont entre la pensée de l’enfant et la pensée de l’adulte, comme moyen fondamental de communication entre l’enfant et l’adulte et enfin l’importance fonctionnelle du mot comme guide des développements psychiques ultérieurs de l’enfant dont la pensée sera dirigée par les significations constantes et stables des mots.

Cependant, de par sa coïncidence au plan référentiel avec le concept, le pseudo concept n’a pas, du point de vue qui retient présentement notre attention, c’est-à-dire la formation et l’évolution du langage, la même portée que les autres formes de pensée par complexe extrêmement prégnantes dans la pensée enfantine, dans les pensées primitives et dans celle même de l’adulte normal civilisé. Vygotski annonce ainsi que « si nous nous référons à l’histoire du développement de notre langue, nous verrons qu’il est fondé sur le mécanisme de la pensée par complexe avec toutes les particularités qui lui sont propres. » (1992, p. 243)

Mais comme la pensée conceptuelle est le dernier stade de développement de la pensée enfantine et la forme par excellence de la pensée de l’adulte, il convient d’en marquer en quelques mots les différences profondes avec la pensée par complexes.

Alors que le concept a pour base des liaisons de type unique, logiquement identiques entre elles, le complexe repose sur des liaisons empiriques des plus variées, qui souvent n’ont entre elles rien de commun. Dans le concept, les objets sont généralisés selon un trait distinctif unique, dans le complexe ils le sont selon des critères empiriques divers. C’est pourquoi le concept reflète la liaison et le rapport essentiels, uniformes entre les objets alors que le complexe reflète liaison de fait, fortuite, concrète. » (1997, p. 217)

Il faut ajouter une autre différence de base entre concept et complexe, c’est le fait « qu’à la différence du concept, l’élément concret entre dans le complexe en tant qu’unité de base intuitive, réelle, avec tous ces traits distinctifs et liaisons de fait. Le complexe n’est pas supérieur à ses éléments comme l’est le concept par rapport aux objets qui le composent. Le complexe se confond avec en fait avec les objets concrets qui le constituent en se liant entre eux…Aussi le complexe, inséparable en fait du groupe concret des objets qu’il réunit et se confondant immédiatement avec ce groupe intuitif, prend-il souvent un caractère indéterminé et en quelque sorte fluide. » (ibid. p. 223)

Autrement dit, ce qui fait le concept, ce sont les propriétés communes rigoureusement identifiées des objets qui le composent, ce qui induit que le contenu du concept est extensible à tous les objets qui possèdent ou acquièrent lesdites propriétés, tandis que ce qui fait le complexe, c’est l’assemblage souvent hétérogènes d’objets divers.

Il est clair qu’il y a équivalence entre le concept ici défini en termes de psychologie cognitive et la catégorie constituées d’entités satisfaisant à des conditions nécessaires et suffisantes dans la tradition aristotélicienne que l’on retrouve dans le schéma hjelmslévien. Comme le rappelle F. Rastier (1988, p. 68), deux sémèmes sont distincts dans le système fonctionnel de la langue s’ils diffèrent par au moins un sème inhérent.

On peut tirer de ce qui précède une première conclusion tout à fait fondamentale : à savoir que si le concept s’exprime par le mot, le mot ne se ramène pas au concept, et en tant que signe, il exprime, plus exactement, comme le dit Vygotski (1997, p. 431), il réalise diverses formes de pensée qui peuvent le cas échéant être les équivalents fonctionnels que sont en particulier les pseudo concepts. Or, si ces formes de pensée ont été plus particulièrement mises en évidence et analysées par Vygotski dans le cadre de l’étude de la pensée enfantine, ces formes de pensée sont également dominantes dans les pensées des peuples primitifs, elles sont caractéristiques de certaines pathologies de l’adulte. Nous ajoutons pour notre part, sans le support expérimental de Pensée et langage, que la pensée par concepts est probablement loin de mobiliser l’activité psychique des adultes et qu’entre le manuel, l’artiste et l’intellectuel, si l’on veut bien pardonner cette typologie un peu grossière, les modes de pensée peuvent différer sensiblement, observation en rapport direct avec la vie du langage.

Cette remarque n’est pas faite pour ouvrir un nouveau chantier de recherche que nous n’avons pas les moyens d’entreprendre, mais pour introduire une seconde remarque destinée à souligner le fait que certains domaines comme les mathématiques, les sciences, la technologie ou le droit, sont exclusivement réservés à la pensée par concepts. Et cette observation a une traduction immédiate au plan sémantique donnée par F. Rastier en ces termes (1987, p. 160) : "Privée de son rapport aux sciences, la vérité devient un phénomène purement linguistique, l’effet d’une cohésion sémantique."

"…On note (en effet) des différences entre sémèmes "ordinaires" et un sémème-"concept" d’un texte scientifique ou technique, différences qui sont dues au fonctionnement propre des discours scientifiques et techniques : un sémème-"concept" n’est constitué que de traits inhérents. »

Ainsi, scientifiquement ou juridiquement, un énoncé pourra être dit absolument vrai ou absolument faux, alors que linguistiquement, le même énoncé pourra être dit plutôt vrai ou plutôt faux.

Le droit repose, tout en usant du langage ordinaire, sur un langage de type scientifique ou technique. La pensée juridique est une pensée conceptuelle qui utilise donc essentiellement des sémèmes-"concepts" et non des concepts "ordinaires", organisés en taxinomies scientifiques et non en taxinomies vulgaires et, dans le cas de termes flous – certains le sont de manière irréductible – tout son effort sera de les transformer en concepts.

Notre troisième et dernière observation en conclusion de ce développement sur les fondements psychologiques de la catégorisation, est que l’on aperçoit nettement une double dissociation, fortement soulignée au demeurant par Vygotski (1997, p.243) qui est un des fondements de la linguistique moderne : d’une part entre mot et signification, puisqu’un même mot est susceptible non seulement de changer de signification avec le temps mais de prendre simultanément plusieurs significations identifiables en fonction du contexte ou du cotexte de l’énonciation ; d’autre part entre signification et référent puisqu’à un même référent désigné par un même mot ou par plusieurs mots peut correspondre une seule ou plusieurs significations, l’une résultant d’une pensée par concept et les autres d’une pensée par complexes sous la forme de pseudo-concepts.

On peut de cette double dissociation tirer plusieurs schémas :

La question du rapport entre signification(s) et référent(s) n’est pas le problème de la linguistique. Par contre, il nous apparaît important de souligner que la question du rapport entre signification(s) et mot(s) qui est la base de la sémantique paraît bien maîtrisée par la sémantique interprétative, contrairement à la conclusion à notre sens erronée à laquelle étaient parvenus J-J Frankel et Daniel Lebaud dans l’étude précédemment citée.

Il existe une notion sous-estimée par le courant linguistique né autour d’Antoine Culioli qui est celle de domaine sémantique ou domaine d’expérience dont la fonction est totalement différente de la notion de domaine notionnel selon Culioli. Culioli. Celle-ci cherche avant tout à appréhender le déformable et le transcatégoriel (1990, p. 12), alors que Rastier a pour but de maîtriser la signification dans la dynamique du langage en dépit de son instabilité naturelle et des phénomènes transversaux de transfert de sens ou de signification (nous ne faisons pas ici de différence entre les deux termes). La conception du domaine selon Rastier, « groupe de taxèmes, lié à l’entour socialisé, et tel que dans un domaine déterminé il n’existe pas de polysémie » (1987, p. 274), indique très nettement la fonction sémantique de réducteur d’ambiguïté du domaine. Le domaine est le sème générique assurant pour un mot polysémique le rôle de connecteur vers l’un des sens communément acceptés. Et l’identification du domaine résulte du contexte et du cotexte de l’énonciation.

Dans cette page :

 

Trois stades majeurs


Pensée par tas


Pensée par complexes


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complexe associatif

 - complexe-collection

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pensée conceptuelle

 

 

 

 


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