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La langue 3 - 2 Structuration de l'analyse sémique Télécharger

La théorie du prototype

Nous reprendrons dans les grandes lignes les analyses particulièrement précises et développées de G. Kleiber (1990), en y apportant un éclairage supplémentaire grâce à la redécouverte du grand psychologue russe Lev Vygotski. Nous intégrerons dans la réflexion la notion de domaine notionnel mise en exergue par Antoine Culioli pour formuler quelques propositions non sans un retour sur certains aspects à nos yeux incontournables de l’analyse sémique et de la sémantique interprétative, et par conséquent sur B. Pottier et F. Rastier.

La question centrale de la catégorisation

La question des catégories est à la croisée de la philosophie, de la logique, de la psychologie et de la linguistique dans la dimension cognitive de ces disciplines scientifiques.

L’approche qui sera utilisée se situera essentiellement sur le terrain linguistique, selon le choix de base qui convient à notre recherche, ce qui ne nous empêchera pas, tout en réaffirmant l’autonomie de la linguistique, de souligner les interactions des niveaux conceptuel et linguistique.

Il y a comme une sorte de banalité à dire que la catégorisation constitue la base même de toute activité mentale et de tout raisonnement.

« Cette opération mentale, qui consiste à ranger ensemble des « choses » différentes se retrouve dans toutes nos activités de pensée, de perception, de parole, dans nos actions aussi… Chaque fois que nous percevons une chose comme une espèce de chose, nous sommes en train de catégoriser. Lorsque nous voulons effectuer une action, soit chanter par exemple, il s’agit d’une catégorie d’action qui se trouve activée. Ainsi, catégorisation et catégories sont les éléments fondamentaux, la plupart du temps inconscients, de notre organisation de l’expérience. Sans elles, c’est-à-dire, sans cette capacité de dépasser les entités individuelles (concrètes comme abstraites) pour aboutir à une structuration conceptuelle, « l’environnement perçu serait (…) perpétuellement chaotique et perpétuellement nouveau » (E. Causeville-Marmèche, D. Dubois et J. Mathieu, 1988)… » Nous serions submergés par la diversité absolue de notre expérience et incapables de nous souvenir plus d’une fraction de seconde de ce que nous rencontrons » (E. Smith et D. Medin, 1981, p. 1) » (cité par G. Kleiber, 1990, p. 12-13). On verra plus loin quel relief tout à fait particulier L. Vygotski a donné à cette question dans ses recherches psychologiques dont l’aboutissement est Pensée et Langage publié en 1934.

L’étude de la catégorisation en tant que processus relève de la psychologie. Toutefois, la catégorisation transitant par le langage et nécessitant l’utilisation du mot comme outil et aboutissant au mot comme résultat, l’étude du langage est sinon impossible , du moins incomplète si elle fait abstraction de la catégorisation. La linguistique, si elle doit faire appel à des méthodes qui lui sont propres en raison de la spécificité de son objet, ne saurait donc être complètement indépendante de la psychologie.

Toute l’inspiration de la sémantique du prototype repose sur la notion de catégorisation et l’ambiguïté de ses résultats, qui équivaut à un échec au plan scientifique, vient de la difficulté de distinguer la catégorie en tant que résultat d’un processus purement conceptuel et le mot, qui en est l’indissociable outil et messager, et qui est de nature strictement linguistique, ce que permettent de faire la psychologie de Vygotski d’une part et la sémantique interprétative de F. Rastier d’autre part. Entre l'une et l'autre, nous opérerons un rapprochement sans doute inattendu du fait qu’aucun lien, aucune filiation ne les unissent a priori.

La théorie du prototype est née d’une critique fondée d’une psychologie et d’une linguistique trop directement dérivées de la théorie aristotélicienne des catégories.

Nous reprenons ci-après, très résumés, mais en conservant une attitude critique, les trois temps de l’analyse de G. Kleiber, en ne retenant que les points que nous jugeons essentiels pour notre objet.

La théorie classique des conditions nécessaires et suffisantes

Dans la conception aristotélicienne, une catégorie est identifiée par un certain nombre de propriétés caractéristiques. Appartient à ladite catégorie toute entité possédant au moins ces propriétés.

Il est évident, en première approximation, qu’un nombre tout à fait important d’objets , de phénomènes, d’idées, de pensées, de sentiments, de faits du monde réel, s’offrent à des définitions en termes de conditions nécessaires et suffisantes, ce qui règle correctement à la fois la question de l’identification de la catégorie et celle de l’appartenance à la catégorie. Plus clair est l’identification, plus simple est le rattachement.

Ainsi, l’identification de la tête, du nez, de la bouche, etc. ne pose guère plus de problème que celle du rectangle, du triangle ou du cercle.

Toutefois, la généralisation de la théorie rencontre des difficultés impliquant des remises en cause discutables. Nous en avons retenu trois.

La première difficulté vient de la multiplicité des définitions possibles, situation déjà évoquée, et que nous ne pouvons considérer comme une vraie difficulté pour deux raisons essentielles. La première est que si la multiplicité des définitions possibles avait valeur d’objection, cette objection pourrait être opposée tout autant aux théories standards et étendues du prototype. La seconde raison, plus fondamentale, est que la multiplicité des définitions est au cœur même des processus de communication. Entre deux individus la communication s’effectue par le mot ou par un équivalent fonctionnel tel que le geste. Or, la signification du mot qui assure la communication n’est jamais strictement identique d’un interlocuteur à l’autre. Une certaine correspondance suffit à la communication. Mais l’efficacité sociale n’interdit en rien, et recommande même, la recherche de définitions communes.

Le second type de difficulté vient de phénomènes de continuité dont l’identification par conditions nécessaires et suffisantes paraît peu adéquate. Quand le jour cède t-il la place au crépuscule et le crépuscule à la nuit ? Comment passe t-on du glacial au froid, du froid au tiède, de tiède à chaud, de chaud à bouillant ou étouffant ? Qui peut dire non pas ce qui fait la différence, mais où se trouve la séparation entre la brochure et le livre, entre la carnet et le cahier, le gravillon et le gravier, le gravier et le caillou, le caillou et la pierre, etc. Et pour clore sur un exemple souvent utilisé, celui de la couleur, comment définit-on en termes de conditions nécessaires et suffisantes ce qu’est le bleu ou le rouge.

Il n’y a rien dans ce type de difficulté qui justifie une remise en cause de la théorie classique. Des concepts qui comportent en eux-mêmes l’idée de gradation (cf. ex : grand, chaud, rapide, etc.) se définissent par des conditions nécessaires et suffisantes (pour grand : x est grand si et seulement si x a une taille supérieure à la taille moyenne attendue pour la catégorie à laquelle appartient x) qui impliquent le flou (où se trouvent la limite ? est-ce qu’un homme de 1,70 m est grand ? etc.) (Kleiber, 1990, p. 145)

Un troisième type de difficulté vient de l’existence de cas marginaux pour lesquels la catégorisation par CNS peut sembler mise en échec.

L’exemple le plus souvent cité est celui de l’autruche qui tout en possédant certains traits essentiels de la catégorie oiseau (avoir deux pattes, deux ailes, des plumes, un bec, pondre des œufs, etc.) ne vole pas. On peut en dire autant des pingouins. Pourtant, la quasi totalité des oiseaux volent. Et tout commun des mortels à qui nous demanderions quelle est la première caractéristique d’un oiseau répondrait que c’est l’aptitude à voler. L’application de la catégorisation par CNS impose cependant d’écarter l’aptitude à voler comme trait distinctif de la catégorie oiseau, sauf à exclure de la catégorie oiseau les oiseaux qui ne volent pas, ce qui est une solution plus intenable que la précédente.

Il faut donc choisir entre appauvrir la définition de la catégorie en écartant des propriétés pourtant ordinairement admises et exclure des éléments dont l’appartenance à la catégorie, même s’ils ne sont pas les plus représentatifs, est cependant incontestable, à moins que d’autres voies, impliquant ou non une remise en cause de la conception classique, ne soient envisagées.

Une solution élégante est de maintenir dans le cadre définitoire des traits non nécessaires (ou non inhérents) en en précisant la portée. Solution admise par B. Pottier qui intègre de telles propriétés dans le virtuème. Ainsi, le coffre sera dit le plus souvent bombé (G. Kleiber, 1990, p. 36, B. Pottier, 1964, p. 125), et l’on dira de même que l’oiseau possède généralement l’aptitude à voler. Solution également retenue par R. Martin, comme on l’a vu, la propriété généralement vérifiée étant une composante de la définition stéréotypique (cf. p. *)

La précision de la définition d’un terme n’implique pas une stricte conformité des éléments de la réalité. Il faut se faire une raison : il y a des « choses » qui entrent plus ou moins bien dans les catégories lexicales. Mais ce n’est pas pour autant que les catégories lexicales sont floues et n’admettent pas de définition par CNS.

G. Kleiber souligne l’erreur consistant à penser que la définition d’une terme ne peut être précise qu’à condition que les éléments de la réalité le soient aussi, c’est-à-dire s’y conforment. (1990, p. 145).

Outre donc le flou qui est inscrit dans le concept même (et qui n’est pas incompatible avec une définition par CNS), le flou provient aussi, selon G. Kleiber, du décalage entre la réalité et les catégories discontinues, et cite A. Wierzbicka (1985) qui plaide pour une telle conception :

« Il est important de se rendre compte que, pour ainsi dire, toute chose n’est pas quelque chose, c’est-à-dire que toute chose ne tombe pas sous l’une ou l’autre catégorie lexicale. Il y a des choses entre les cups et les mugs qui ne sont ni des cups ni des mugs, comme il y a des choses entre les skirts et les trousers. Les choses de ce type, pour lesquelles il n’existe pas d’étiquette lexicale standard, peuvent fort bien être décrites par référence à l’expèce lexicalement reconnue la plus proche, et appelées, par exemple, a sort of cup, funny cup ou cup-like thing. Elles peuvent se voir attribuer des noms semi-techniques tels que divided skirt. Il est essentiel de distinguer de telles catégories intermédiaires des vraies espèces, des espèces conceptuelles lexicalement reconnues comme telles. » (1985, p. 38)

La situation se durcit cependant lorsque au lieu que nous ayons un nom pour la catégorie et un autre nom pour chacun des éléments constitutifs (ainsi oiseau pour la catégorie, moineau, corbeau, aigle, autruche, etc. pour les éléments), le même nom sert pour des usages multiples avec des significations sensiblement sinon totalement différentes. Ainsi, le lit (pour dormir) et le lit de la rivière ont des significations suffisamment éloignées pour que la catégorie lit soit réduite à sa plus simple expression.

Nous précisons d’emblée que la théorie standard du prototype ne répond aucunement à ce type de question et que c’est justement ce facteur qui explique son abandon ou son dépassement par ses propres fondateurs au profit de la théorie étendue.

La théorie standard

Nous évoquerons rapidement la théorie standard, moins intéressante par ses résultats que par les problèmes qu’elle pose. Nous avons déjà vu que les difficultés principales opposées par ses promoteurs à la conception classique des CNS étaient insuffisantes pour invalider cette dernière. La théorie standard du prototype n’a pas été la révolution que certains ont cru.

Cette théorie tend à substituer au nom de la catégorie répondant parfois à un nombre réduit de traits ayant valeur de conditions nécessaires et suffisantes, un élément jugé le plus représentatif appelé prototype.

Le prototype se définit lui-même par un certain nombre de propriétés identifiées comme les propriétés les plus typiques de la catégorie, mais aucune de ces propriétés n’est posée comme devant être nécessaires et suffisantes.

Il s’ensuit une structure de la catégorie très différente de la structure hiérarchique en CNS.

En ce qui concerne en particulier la question de l’appartenance d’un élément à la catégorie, l’appréciation n’est pas fondée sur un examen propriété par propriété, mais sur une impression d’ensemble découlant de la possession d’un plus ou moins grand nombre de propriétés du prototype. Il s’ensuit donc non pas une appartenance ou une non appartenance, mais un degré d’appartenance.

Nous avons donc une sorte de disposition radiale des éléments autour du prototype sans dépendance mutuelle et sans que des éléments aient toujours entre eux des éléments communs, mais seulement des éléments communs avec le prototype. Les limites de la catégorie sont donc structurellement floues et n’ont pas de raison particulière de correspondre aux limites d’une catégorie définie en CNS, sauf cas exceptionnel où le prototype serait identique au nom de la catégorie en CNS.

Avant de donner les raisons qui condamnent cette théorie , il est utile de souligner celles qui la rendent séduisantes et d’évoquer certains éléments de problématique qui ont une valeur indépendamment de la théorie elle-même.

Il nous semble que deux éléments sont fondamentalement justes et doivent être conservé dans un cadre ou dans un autre. D’abord, il peut exister des différences sensibles entre l’idée que l’on se fait communément d’un type donné ou d’une catégorie et sa définition par CNS ou sa définition conceptuelle, au sens du concept scientifique selon la formulation de Lev Vygotski, sur laquelle nous reviendrons.

De ceci, nous pouvons apporter une preuve scientifique au plan linguistique.

Le fait que l’oiseau vole est un topos au sens aristotélicien ou, de préférence, au sens repris et modernisé par O. Ducrot et J-C Anscombre dans le cadre de la théorie de l’argumentation que nous retrouverons en troisième partie, c’est-à-dire une assertion généralement vraie et le plus souvent implicite qui donne sa cohérence logique au discours ou simplement à l’énoncé.

Ainsi, il est sémantiquement impossible de dire :

c’est un oiseau, mais il vole

il est au contraire naturel de dire :

c’est un oiseau, mais il ne vole pas

(Exemple donné par G. Kleiber, 1990, p. 37)

Nous ajouterons au commentaire de G. Kleiber la remarque suivante : en rendant apparent le topic un oiseau vole, on obtient l’énoncé complet suivant, sémantiquement et logiquement parfaitement cohérent :

C’est un oiseau, un oiseau vole, or j’observe que cet oiseau ne vole pas.

Le fait que tous les oiseaux ne volent pas n’enlève rien à la validité sémantique de l’énoncé.

Le second élément dont la pertinence ne peut être mise en doute est le fait que le processus de compréhension n’est pas en principe analytique, mais global et synthétique. L’emploi de mots provoque des images globales et synthétiques qui assure l’efficacité de la communication. L’analyse ne vient qu’après si elle est nécessaire à la compréhension.

Il en faut évidemment plus pour assurer la validité d’une théorie.

La théorie standard a par ailleurs rencontré la problématique de la catégorisation qu’elle n’a pas su distinguer de celle du prototype. D’où vient ou comment se crée une catégorie et quels sont les critères qui la définissent, sont deux types de questions auxquels la théorie standard n’a pu répondre que partiellement.

S’agissant de la première question, il n’y a pas lieu d’en être surpris, car elle ne relève pas à vrai dire de la linguistique, mais bien plutôt de la psychologie. Ainsi, asserter qu’une catégorie est fondée sur des traits distinctifs, même en rattachant cette assertion à une construction théorique aussi élaborée que celle de la cue validity, n’offre aucune valeur explicative concernant l’émergence des catégories ou des concepts et leurs processus de développement.

La cue validity est le critère – nous verrons qu’il n’est pas exclusif – sur lequel E. Rosch et les chercheurs travaillant dans la même direction ont fini par faire reposer la notion de prototype. La cue validity est le dégré de prédictibilité pour une catégorie donnée d’une propriété ou d’un attribut d’un objet. E. Rosch et C. Mervis (1975, p. 575) la définissent comme correspondant à la fréquence de l’attribut associé à la catégorie en question divisé par la fréquence totale de cet attribut pour toutes les autres catégories pertinentes. Un attribut présente donc une cue validity élevée pour une catégorie si un grand nombre de membres de la catégorie la possèdent et si, en revanche, peu de membres de catégories opposées le vérifient. Cette définition permet de produire une interprétation quasi arithmétique de la notion de degré de ressemblance de familles. Entant donné les membres d’une catégorie et les attributs de cette catégorie mis en relief par les sujets, on attribuera à chaque attribut un nombre qui correspond au nombre de membres qui possèdent cet attribut. Un attribut ou propriété possède donc un pouvoir de discriminabilité variable pour la catégorie. On peut ainsi calculer le degré de ressemblance de famille de chaque membre : ce sera la somme totale des nombres de chacun de ses attributs. Le degré de ressemblance de famille d’un membre variera ainsi selon le nombre pondéré d’attributs partagés avec d’autres membres de la catégorie. Plus élevé sera le nombre pondéré d’attributs en commun et plus grand sera le degré de ressemblance de famille. Il en résulte que les membres prototypiques sont ceux qui d’une part partagent le plus de propriétés avec les autres membres de la catégorie et qui, d’autre part, ont le moins de propriétés en commun avec les membres des catégories opposées Selon le principe de discriminabilité maximale, le prototype peut alors être conçu comme le lieu de regroupement des attributs ayant la validité maximale et la catégorie. (G. Kleiber, 1990, p. 75-76 et p. 88-92).

Cette construction brillante et séduisante explicite sans aucun doute le prototype même de la notion de prototype. Elle permet de mettre en évidence des phénomènes prototypiques, mais ne saurait en aucune manière expliquer scientifiquement la formation des catégories et prototypes, comme l’ont cru E. Rosch et C. Mervis. Il s’agit d’une simple hypothèse qui n’est fondée sur aucune donnée expérimentale à laquelle on serait bien en peine de trouver une quelconque référence, comme le montre le texte suivant :

« Les prototypes semblent n’être précisément que les membres de la catégorie qui reflètent le mieux la structure de redondance de la catégorie envisagée dans son ensemble. C’est dire que les catégories se forment de manière à maximaliser l’information de riches conglomérats d’attributs dans l’environnement, et, de ce fait, à maximaliser la cue validity des attributs des catégories ; lorsque les prototypes des catégories se forment à partir du principe de ressemblance de famille, ils maximalisent encore plus ces conglomérats et cette cue validity au sein des catégories (E. Rosch et C. Mervis, 1975, p. 602, cités par G. Kleiber, 1990, p. 76).

Ce texte est particulièrement remarquable non en raison de la valeur explicative qu’il prête à tort au principe de cue validity ou de discriminalité maximale mais de la confusion qu’il entretient entre prototypie et catégorie sans interdire complètement la disjonction, et du fait que le principe de ressemblance ainsi interprété n’apparaît pas comme le moyen exclusif de formation des prototypes de catégorie.

Il faut donc évoquer rapidement les autres manifestations de prototypie, et non la formation des catégories, ce qui est une autre affaire.

Un premier critère possible de prototypicalité est celui de la fréquence d’usage des termes nommant les catégories et différents du terme générique, tel que moineau pour nommer la catégorie oiseau.

Un second critère est celui de la familiarité (à distinguer de l’air de famille). Il a été écarté dans le cadre de la théorie standard au profit de celui de la typicalité que nous avons vu plus haut, alors qu’il apparaît comme une source alternative des phénomènes de prototypie. Ainsi, « si myrtille ou mirabelle, par exemple, sont de moins bons exemplaires de fruits en ce qu’ils occupent le bas de l’échelle de représentativité dressée par F. Cordier (1980), ce n’est pas parce qu’ils ne partagent pas les traits ayant une cue validity élevée pour la catégorie des fruits -…- mais c’est parce qu’ils sont moins familiers aux sujets : lorsqu’on évoque la catégorie fruits, l’on pense plus vite aux pommes et aux oranges ou aux poires qu’aux myrtilles ou aux mirabelles, sur la base de la familiarité et non tellement sur la base de la typicalité.

Le classement de poussin comme exemplaire non prototypique de la catégorie oiseau a au contraire comme assise, non un sentiment de familiarité, mais un jugement de typicalité qui fait intervenir les propriétés. » (G. Kleiber, 1990, p. 134) Les critères de familiarité et de typicalité coexistent donc de manière certaine. Leur action peut être convergente, en positif (familier et typique) ou négatif (peu familier et peu typique) ou divergente typique non familier, familier non typique). Ce qui signifie que les phénomènes de prototypie sont encore plus complexes que tels qu’ils ont été systématisés par la théorie standard. Quoiqu’il en soit, il est essentiel de souligner que les sources des effets prototypiques ne peuvent être de même nature que celles des activités de catégorisation, même si elles se trouvent en interaction dans le processus de communication.

La notion de prototype ne peut donc servir de base à la définition des catégories, ce que la sémantique du prototype finira bien par constater : « Les prototypes ne constituent pas une théorie de la représentation des catégories (E. Rosch, 1978, p. 40, G. Kleiber, 1990, p. 150). Elle ne saurait pas davantage aider autrement que de manière superficielle à la connaissance des structures cognitives des catégories.

« Les canards et les vautours ne sont pas des oiseaux prototypiques, mais n’en sont pas moins des oiseaux. » (G. Lakoff, 1986, p. 43) et G. Kleiber, se fondant sur un raisonnement logique sans appel, de mettre très exactement le doigt sur la contradiction interne qu’il peut y avoir à faire dépendre la catégorisation de la prototypie : « Pour être un « meilleur oiseau », il faut évidemment déjà être un oiseau » (1990, p. 144).

Utilisant par ailleurs un argument que l’on verrait bien sous la plume d’O. Ducrot ou J-C Anscombre (1988, 1995), G. Kleiber constate que le raisonnement suivant :

Si x est un oiseau, et s’il n’y a pas d’information contraire, alors x peut voler

Ne peut être tenu correctement que si x est préalablement rangé dans la catégorie oiseau. Or, ceci vaut pour chaque propriété prototypique, puisqu’elles ne sont pas nécessaires (1990, p. 140).

Les arguments linguistiques ne manquent pas qui montrent que l’organisation catégorielle ne peut se passer de traits qui sont autant de conditions nécessaires.

L’organisation hiérarchique du lexique s’appuie fondamentalement sur des relations d’implication comme l’a montré abondamment R. Martin (1992, p. 24-25, 59-61). L’inférence qui mène de C’est un chat à C’est un animal ou de C’est du rouge à C’est une couleur n’est pas une inférence plausible.

Parmi de nombreux tests possibles , on peut noter entre autres le caractère étrange d’un énoncé tel que : « Tous les chats sont des animaux » qui ne se trouverait pas dans un texte où l’on explique ce qu’il faut entendre par catégorie, car il s’agit d’un énoncé parfaitement tautologique. (G. Kleiber, 1990, p. 122)

Dépourvue de la plupart de ses fondements théoriques, la théorie du prototypique a du évoluer vers une théorie étendue dans laquelle G. Kleiber voit plutôt une nouvelle théorie qu’une évolution de la théorie standard.

La théorie étendue du prototype

La théorie étendue, tout en relativisant l’importance de la prototypicalité réduite à un ensemble d’effets superficiels, masquant en partie la richesse des modèles cognitifs sensés être à la base des catégories (G. Lakoff, 1987, p. 41), recherche pour celles-ci de nouveaux fondements qu’elle pense avoir trouvés dans la notion « d’air de famille ».

Il s’agit de la notion d’air de famille déjà utilisée par la théorie standard mais réinterprétée de façon plus conforme à l’idée initiale développée par Wittgenstein. « Wittgenstein (1953) a postulé que les référents d’un mot n’ont pas besoin d’avoir d’éléments en commun pour être compris et employés dans le fonctionnement normal du langage. Il a suggéré qu’il s’agissait plutôt d’une ressemblance de famille qui reliait les différents référents d’un mot. Une structure de ressemblance de famille prend la forme AB, BC, CD, DE. C’est-à-dire que chaque item a au moins un et probablement plusieurs éléments en commun avec un ou plusieurs autres item, mais aucun ou peu d’éléments sont communs à tous les items .» (E. Rosch et C. B. Mervis, 1975, p. 574-575, G. Kleiber, 1990, p. 55)

Ce texte, fondamental, voire fondateur pour la théorie du prototype, appelle plusieurs observations.

La première est d’appeler l’attention sur le fait que le phénomène évoqué par Wittgenstein est bien connu sous le concept de polysémie de la sémantique structurale et componentielle, notamment dans ses versions modernes, telle qu’elle est développée notamment chez R. Martin ou F. Rastier.

La structure de ressemblance de famille s’analyse en effet comme l’expression d’une polysémie de type métonymique ou métaphorique. Sans se livrer à une analyse fine de la polysémie, disons que la métonymie et la métaphore impliquent, entre deux sémèmes porteurs de sens différents d’un même mot, l’existence d’au moins un sème spécifique commun.

Ainsi, le blaireau, petit animal carnassier d’Europe et d’Asie du Nord possède un poil raide très apprécié en brosserie. D’où l’utilisation du terme blaireau pour désigner une type de pinceau employé par les doreurs ou par les peintres en porcelaine, ou encore la brosse en poils fins avec laquelle on savonne encore parfois la barbe avant de la raser. Il s’agit d’un cas typique de métonymie dans lequel les trois significations du mot blaireau ont comme seul point commun le sème poil raide très apprécié en brosserie, fait culturel et linguistique incontestable.

S’agissant de l’idée selon laquelle «les référents d’un mot n’ont pas besoin d’éléments en commun pour être compris et employés dans le fonctionnement normal de la langue », on doit noter le caractère rudimentaire au plan sémantique de la formulation qui fait abstraction de l’existence des significations indispensables à la compréhension des relations entre mots et référents, comme nous le verrons plus loin à propos de l’apport de l’œuvre de Lev Vygotski à la sémantique. Par ailleurs, l’idée s’éclaire à la lumière de la notion de domaine, domaine d’expérience selon B. Pottier ou domaine tout court chez F. Rastier, que tout interlocuteur est en mesure d’identifier en fonction du contexte ou du cotexte de l’énonciation. Le domaine qui est un des sèmes génériques fondamentaux, ainsi que nous l’avons déjà vu, remplit la fonction essentielle de sélecteur de sens en cas de polysémie : selon que l’on évoque la faune, la toilette du corps, la peinture ou la dorure, le mot blaireau prendra une signification différente. Lorsque l’identification du domaine n’est pas claire, on est alors dans l’ambiguïté qui est un sujet d’étude linguistique à part entière.

Aussi important que soit la polysémie en tant que phénomène linguistique, il est douteux que la structure de ressemblance de famille soit une notion suffisante comme critère d’organisation catégorielle. On peut même contester que ce type de structure permette de fonder une catégorie. C’est ce que pense G. Kleiber (1990, p. 174-175) qui voit une différence irréductible entre une catégorie linguistique référentielle fondée sur un item non polysémique comme oiseau et une catégorie linguistique polysémique, « catégorie naturelle de sens », qui regroupe sans être elle-même une « catégorie conceptuelle », des sens ou des catégories différents.

Quatrième et dernière observation sur la théorie étendue : on serait bien en peine de lui découvrir une base scientifique précise. Il y a à la base non une conception linguistique, mais seulement une intuition sur les sources cognitives d’un phénomène linguistique important mais partiel.

Or, la structure de ressemblance de famille présentée par Wittgenstein en1951 reproduit une des formes de la pensée par complexes étudiée et exposée par Lev Vygotski en 1934 dans une œuvre postérieurement et très tardivement diffusée en Occident.

Un regard sur les sources psychologiques des effets linguistiques des processus de catégorisation n’apparaît pas du tout comme un détour inutile.

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