Nous ne sommes pas certain que l'inventaire de Robert
Martin soit tout à fait exhaustif. On pourrait y ajouter une
distinction entre des définitions à caractère descriptif telles que
toutes celles qui viennent d'être énoncées et des définitions
fonctionnelles, définissant un objet non par ses caractéristiques
mais par son usage. Un tournevis sera ainsi un outil servant à
visser une vis dans un matériau, ce qui permet d'englober dans une
même catégorie le tournevis manuel et le tournevis électrique.
De cette profusion de techniques ou d'usages
définitoires, on peut déduire assurément que les traits définitoires
tels que l'on pourraient les extraire des définitions des dictionnaires
ne permettent pas de construire directement un lexique structural assis
sur des traits sémantiques stables et universellement admis.
Faut-il partager le jugement que portait en 1972 (p.
184) Georges Mounin sur l'état de la recherche sémantique?
"On peut affirmer que le point qui reste le plus
faible est l'analyse du signifié de l'unité lexicale minimale : monème
(ou mot dans certaines théories). Tout le monde convient, après
Hjelmslev, que cette analyse est la condition première de toute
construction d'un dictionnaire structural du lexique, ou de toute
structuration du lexique sous une autre forme. Mais les "atomes
opérationnels sémantiques" de Ceccato, les marqueurs et les
différenciateurs sémantiques de Katz et Fodor, les "unités
minimales de sens" des sémanticiens soviétiques ne sont rien
d'autre et rien de plus que les traits sémantiquement distinctifs de
Bloomfield à Prieto, que les figures de contenu de Hjelmslev. Ces
atomes de contenu ne dépassent guère le genre prochain et la
différence spécifique des définitions d'Aristote (jument =cheval +
femelle, etc.); et surtout les procédures esquissées pour les extraire
n'ont guère vraiment fait de progrès linguistiquement parlant. Or, ce
sont des critères linguistiques qu'il faudrait trouver pour cette
analyse de base."
Si l'on définit l'analyticité comme étant
la propriété d'un énoncé exprimant une relation qui est vraie pour
tout locuteur, indépendamment de la situation, en tout lieu et en tout
temps, pour R. Martin, l'analyticité n'est pas strictement
déterminable. "La définition, du fait de la diversité de ses
formes et la variabilité de ses contenus, confère à l'analyticité un
caractère imprécis; cela revient à dire que les conditions de
vérité constituent des sous-ensemble flous, que les signes
linguistiques sont le lieu de propriétés inégalement
pertinentes,..."
Ainsi, même si l'on parvient à mettre un peu
d'ordre dans la diversité des formes définitoires recensées, ce que
nous croyons possible, il y a une part d'arbitraire dans le fait de
retenir un contenu plutôt qu'un autre pour un terme donné. Le choix
n'est sans doute pas illégitime, et les auteurs de dictionnaires sont
bien obligés de le faire. Sans que soit mis en question la légitimité
des dictionnaires, la pertinence des choix effectués sera toujours
relative.
Entre autres sources du flou du sens du signe
linguistique, il y a les hésitations des linguistes eux-mêmes à
identifier de manière certaine les oppositions entre vocables, et
Martin de citer l'exemple de émeute, soulèvement et insurrection.
"En général l'émeute paraît plus spontanée, plus
localisée. Mais ailleurs elle est vue sans plus comme un
"soulèvement populaire". Ici insurrection et émeute
sont définies par soulèvement. Ailleurs, le soulèvement
apparaît comme un "début de révolte",...
Autre difficulté sur le chemin de la construction
d'un dictionnaire sémique ou structural : le fait que les dictionnaires
sont, par structure, voués dans les définitions qu'ils donnent à la circularité.
Comment pourrait-il en être autrement puisque les termes du
dictionnaire sont définis par d'autres termes qui sont eux-mêmes
définis dans le dictionnaire à l'aide des autres termes du
dictionnaire ?
Seul le choix de vocables primitifs, donnés a
priori, permettrait de sortir du cercle. Ainsi en partant de l'exemple
des mots les plus généraux se rapportant à la perception du son :
entendre, ouïe, audible, son, auditif, acoustique, oreille, R. Martin
propose de ne retenir comme termes primitifs ou noèmes que perception,
capacité, organe ou partie du corps, son et non
harmonique, à partir desquels les autres peuvent être définis, le
noème son occupant une place centrale dans le dispositif. Par le
choix du noème son, dit R. Martin, "le graphe à boucle est
devenu arborescence. La voie s'ouvre ainsi à une axiomatisation
lexicale." (1992 p. 98)
Toutefois R. Martin émet des réserves sur la
légitimité de la traduction des noèmes par des vocables du lexique.
En effet, le noème son ne correspond pas au mot son. Dans
tous ses emplois en langue, le mot son va prendre des
significations différentes du noème. En changeant de sens en fonction
de son contexte d'énonciation, le mot son cesse d'être un
noème. "Dans tous ses emplois le mot son a une valeur
résultative et suppose une médiation instrumentale : ainsi le cristal
n'a pas de son en soi; en parlant du son du cristal, on suppose qu'il a
été heurté (légèrement!); c'est ce heurt qui le rend sonore. On
fait du bruit, on ne fait pas de son. Mais quelque chose rend un son ou
on en tire un son. Si donc les noèmes étaient (au moins partiellement)
des universaux, de toute manière il n'en irait pas de même des
vocables dont, par facilité, on leur attribue la forme, et dont les
signifiés sont toujours plus complexes."(opus cit.)
B. Pottier rejoint tout à fait l'observation de R.
Martin. En effet, pour B. Pottier, le noème n'appartient pas au domaine
de la linguistique mais relève du niveau conceptuel.
"Le noème est un trait de sens posé
indépendamment de toute langue naturelle. Il est absolu (et non relatif
à un ensemble) et son existence est décidée par l'analyste."
"La noémique est l'étude de l'ensemble
des éléments conceptuels et de leurs relations, considérée comme un
instrument d'analyse nécessaire pour décrire le fonctionnement de base
de la sémantique des langues naturelles." (Pottier 1992 p. 67-68).
F. Rastier pose à son tour le problème en des
termes presque identiques :
"Le caractère circulaire des définitions ne
serait regrettable que si l'on voulait constituer la sémantique des
langues en une axiomatique qui briserait cette circularité, en
négligeant que la relation de définition instaure une équivalence (de
modulo conventionnel) mais non une identité." (1994 p. 50)
Nous ne pouvons qu'être d'accord avec F. Rastier en
ce que le processus de communication ne nécessite aucunement la
construction d'un échafaudage conceptuel supérieur au niveau
linguistique, le sens n'existant pas en soi, mais résultant, selon la
tradition saussurienne, de la confrontation des signes linguistiques.
Par contre, et nous espérons le démontrer, le
traitement informatique impose de sortir de la circularité et de poser
les fondements conceptuels de la structuration du lexique. Toute
compréhension automatique implique que l'on puisse établir
l'équivalence de sens entre des formulations formellement différentes,
mais identiques ou équivalentes par leur contenu. Or, il est évident
que deux termes synonymes qui seraient définis l'un par l'autre ne
peuvent avoir le même sémème, ce qui rend impossible la constatation
de leur identité ou de leur équivalence même relative.
Nous rejoignons une préoccupation exprimée vingt
ans plus tôt par Georges Mounin lorsqu'il invitait à poursuivre la
recherche en sémantique structurale :
"Tenter de déceler la véritable structuration
du lexique, et celle des signifiés d'une langue, est donc une
entreprise raisonnable; et raisonnable aussi parce que tout, depuis
l'apprentissage du lexique par l'enfant jusqu'à l'analyse saussurienne
des valeurs, nous suggère que les mots ne sont pas des unités
isolées. Mais on peut se demander légitimement si les tentatives
structuralistes connues jusqu'ici ont abouti à fournir des résultats
aussi solidement acquis que dans les autres domaines linguistiques - et
répondre que la structuration du lexique, et moins encore celle de la
sémantique, n'ont pas livré leur secret.
"On a cherché ici à vérifier si le lexique
d'une langue possède une structuration discernable dans la mesure où
il décalquerait une structuration d'un autre ordre, introduite par la
praxis humaine dans l'expérience qu'elle se fait du monde non
linguistique. Le lexique alors ne serait pas structurable en vertu de
ses propriétés strictement linguistiques, pour des raisons propres à
la linguistique (sauf dans la zone rarement complète des séries
dérivationnelles), mais uniquement parce qu'il serait le reflet plus ou
moins exact d'une autre, ou de beaucoup d'autres structures non
linguistiques."(1972, p. 161)
Il semble donc qu'il y ait un double accord : sur
l'impossibilité d'un système axiomatique unique; et sur l'utilité de
concevoir des systèmes noématiques.
"Dans la langue tout est mouvance, tout est
flou. Et, du fait même, les axiomatisations possibles sont en grand
nombre - aussi artificielles les unes que les autres, ce qui ne signifie
d'aucune façon qu'elles soient dénuées d'intérêt, car chacune
éclaire le réel sous un certain angle. Mais aucune n'en reflète la
véritable complexité." (R. Martin 1992, p. 99)
Cette remarque laisse entière la question de la
méthode pour structurer le lexique en évitant un relativisme
débridé.
R. Martin nous ouvre plusieurs voies.
La première concerne la mis au jour d'universaux
d'expérience. R. Martin se garde bien de parler d'universaux tout
court. Il observe à juste titre que certaines notions peuvent
apparaître a priori comme des universaux, mais que rien en fait n'en
garantit l'universalité. Ainsi la notion de perception
correspond plus à une abstraction qu'à une expérience élémentaire.
On perçoit un son, une image, une odeur, une saveur, mais rien ne dit
que la conscience de la perception, notion abstraite, soit elle-même
universelle.
D'où l'idée des universaux d'expérience.
"Primitifs d'une autre nature, ils ne visent pas, en tant que tels,
l'axiomatisation d'un système sémantique. Ils viennent plutôt de
l'idée que certaines données du monde, physiques, physiologiques,
anthropo-culturelles, exercent sur la vie des hommes une si forte
contrainte qu'il est impensable qu'elles ne laissent aucune trace dans
la langue. Et ces traces, du fait même, ont toute chance d'être des
universaux." (1992, p. 101)
Ainsi, comme exemple, en prenant entendre
comme primitif du sous-système de la perception des sons, R. Martin
obtient les définitions suivantes qui constituent une arborescence
échappant à la circularité :
audible : que l'on peut entendre
son : ce qui est audible
acoustique : qui se rapporte au son
bruit : son + non harmonique
ouïe : capacité (possibilité + être animé)
d'entendre
oreille : organe (partie du corps + fonction) de
l'ouïe
auditif : qui se rapporte à l'ouïe
La représentation schématique est la suivante :

Ce résultat tangible appelle diverses questions.
Notons d'abord qu'il n'est pas exhaustif. On pourrait
ajouter écouter, auditoire, audition, auditorium,
écoute, .... Mais cela n'altère pas le principe de la méthode
employée.
On sera attentif en second lieu à la nature des
relations qui unissent les divers éléments ainsi identifiés.
La relation hyperonymique ou hyponymique est très
minoritaire. On la trouve entre son et bruit,
indirectement entre oreille et organe, mais précisément organe
est étranger au sous-système de perception des sons. On la trouverait
entre entendre et écouter si écouter était
inclus dans le schéma.
La relation partie de est absente.
Les dérivés syntaxiques sont bien représentés : ouïe,
auditif, audible, etc. Mais les dérivés syntaxiques sont
porteurs de relations spécifiques que l'on peut retrouver entre deux
vocables sans qu'il y ait dérivation. Ainsi, entre ouïe et auditif
nous avons la relation "se rapporte à", que l'on retrouve
entre son et acoustique alors qu'il n'y a pas entre ces
deux termes dérivation syntaxique.
Nous en déduisons que la dérivation syntaxique n'a
pas sa place dans la description d'un sous-système sémantique. Par
contre, on pourrait utilement rechercher une classification des types de
relations qui sont établies entre les divers éléments d'un
sous-système sémantique.
Une autre question que l'on peut se poser est de
savoir s'il y a équivalence entre le sous-système sémantique ainsi
identifié et la notion de taxème telle que B. Pottier et F. Rastier se
sont attachés à la définir. Nous reviendrons sur cette question plus
loin.
Par ailleurs, au-delà de la question de savoir
comment échapper à la circularité, se pose la question de savoir
comment il est possible de limiter le nombre de traits sémantiques
entrant dans la constitution des sémèmes. R. Martin nous met sur la
voie par une analyse extrêmement fine des contenus définitionnels.
R. Martin opère une première grande distinction
entre les définitions conventionnelles et les définitions
naturelles. (1992, p. 67 et s.)
Les définitions naturelles concernent les objets
naturels que sont les vocables du langage ordinaire.
Les définitions conventionnelles sont des
définitions a priori ou a posteriori.
Les définitions conventionnelles a priori déterminent,
au moment même de la dénomination d'un objet, les caractéristiques
qu'on lui assigne. Les définitions mathématiques, logiques,
métalinguistiques sont de ce type.
Les définitions conventionnelles a posteriori
délimitent conventionnellement le sens, par nature vague, des mots du
langage ordinaire lorsque ceux-ci sont voués à un usage technique. Les
définitions juridiques et plus généralement les définitions
normatives sont de ce type.
Qu'elles soient a priori ou a posteriori, les
définitions conventionnelles relèvent d'une activité prescriptive.
Elles échappent au jugement de vérité dans la mesure où elles sont
vraies par définition. On dit qu'elles sont "analytiquement
vraies", c'est-à-dire vraies en vertu de leur sens. Elles
échappent aussi à l'évolution du temps, et restent vraies tant
qu'elles n'ont pas été remplacées par d'autres définitions. Elles
sont dans leur formulation strictement limitées au sens qu'elles
posent, aux nécessités de la définition.
A l'inverse, la définition naturelle vise à
saisir le contenu des mots. Elle a une vocation descriptive et non
prescriptive ou stipulatoire. Elle est plus ou moins juste et évolue
avec l'objet qu'elle essaie de cerner. Elle est plus ou moins
détaillée dans les propriétés qu'elle recense.
A cet égard, R. Martin distingue la définition
minimale qui ne retient que les propriétés qui sont strictement
nécessaires à l'identification de l'objet désigné, à la pertinence
des traits recensés, et la définition
stéréotypique qui vise à donner au-delà de la pertinence
linguistique, une représentation de l'objet dénommé suffisante pour
en permettre l'identification effective.
Il est évident que pour les besoins d'un
dictionnaire destiné au grand public, la définition stéréotypique
est légitime, dans une démarche de modélisation des connaissances, la
définition minimale devra être préférée.
Pour passer de la définition stéréotypique à la
définition minimale, R. Martin, analyse les différents types de
propriétés que l'on rencontre dans les définitions stéréotypiques :