Nous passerons très rapidement sur le second
terme de l'alternative, de faible intérêt théorique. Nous ne
pouvons pas néanmoins l’éluder étant donné la confusion qui a
durablement entouré les applications de l’intelligence artificielle
au traitement du langage.
On a sans doute cru pendant plusieurs
décennies que l’informatique allait permettre de simuler le
fonctionnement du cerveau humain et notamment dans sa fonction d’expression
par la parole et l’écrit. La plupart des applications ont en fait
été prisonnières soit de l’état de la linguistique au moment de
leur élaboration, soit ont purement et simplement fait l’impasse
sur la linguistique, croyant pouvoir se fonder sur les connaissances
usuelles plus ou moins dérivées des grammaires scolaires.
Cet état de chose a pu inspirer à François
Rastier une distinction entre l’informatique linguistique
dominée par l’informatique
et la linguistique informatique
qui est l’utilisation de l’informatique pour les besoins
de la linguistique théorique et appliquée.
En, fait comme le souligne François Rastier
(1994, p.2), cette
distinction tombe dès lors que l’on considère la linguistique
comme une science et l’informatique comme une technologie. Il n’y
a pas plus de linguistique informatique
que d’informatique linguistique, mais simplement la linguistique et l’informatique appliquée à la
linguistique ou la linguistique faisant usage de l’informatique.
Nous invoquerons dans le même sens
Catherine Fuchs
(1993, pp. 20 et s.) qui, évoquant le dialogue difficile
entre informatique et linguistique, observe que « l’informaticien,
s’appuyant sur sa compétence de sujet
parlant (éventuellement
assortie de quelques souvenirs de grammaire scolaire), se croit
« naturellement » capable de décrire la langue, qu’il
tend à aborder de façon réductrice à l’image d’un langage
formel, méconnaissant ainsi la spécificité et la complexité de l’objet
à décrire...
A l’inverse, C. Fuchs
reconnaît que « l’état
de nos connaissances sur la langue est encore trop lacunaire pour
permettre de couvrir l’ensemble de la langue en la décrivant de
façon homogène à l’aide d’un métalangage facilement
implémentable - a fortiori
lorsque l’on quitte le plan des formes (morphologie et syntaxe
) qui depuis longtemps fait l’objet d’études à vocation
formelle, pour aborder la sémantique et la pragmatique
linguistiques (terrains d’investigation plus
récents). »
Le lecteur aura compris sur quel registre se
développe notre recherche. L’informatique, si elle constitue une
discipline à part entière et justifie des recherches fondamentales
et appliquées, lorsqu’elle est utilisée dans le champ d’une
autre discipline, ne peut intervenir qu’en tant que technologie. C’est
ainsi que nous la concevons ici, alors même que notre recherche est
tridisciplinaire et que c’est plus dans le domaine
de l’application de l’informatique que dans ceux du droit
et de la linguistique que nous espérons faire progresser la
connaissance.
Ce premier point étant levé, nous pouvons
poser la question de la place de la linguistique dans le processus d’interprétation
et de compréhension
des textes en général et des textes normatifs en
particulier.
La linguistique peut-elle être le moyen
exclusif de l’interprétation
ou bien intervient-elle en coopération avec d’autres
disciplines, et dans ce cas, où commence l’interprétation
linguistique et à partir de quel point l’interprétation
cesse-t-elle d’être proprement linguistique pour relever de l’ordre
logique ou conceptuel?
La première option présente le danger
évident de nous faire tomber dans le travers du réductionnisme. La
seconde option, a priori marquée du bon sens
, reste néanmoins problématique car le territoire de la linguistique
étant en voie d’extension
rapide, la réponse ne peut être apportée qu’après un
sérieux approfondissement théorique.
Nous prendrons pour point de départ l’analyse
que fait de ce problème Paul Amselek
(1995, p.11 et s.).
Paul Amselek
constate d’abord que la communication des règles juridiques
dans nos échanges intersubjectifs ne peut être directe, mais
seulement indirecte, médiatisée. La pensée se communique au moyen
de signes et ces signes ne sont pas eux-mêmes des contenus de
pensée. Le sens
est dans l’esprit de l’auteur individuel ou collectif du
message, et il doit être reconstitué à partir des signes reçus, c’est
à dire à partir du texte, sans qu’il soit contenu par ce texte. L’interprétation
est ainsi la "reconstruction du sens communiqué par des
signes (interpréter se dit de manière éclairante en anglais
"to construct")". Elle est ainsi, "dans l’expérience
juridique, le préalable nécessaire à la préhension intérieure -
à la compréhension
- des normes
juridiques exprimées par le législateur à leur pratique, à
leur utilisation."
Dans cette reconstitution du sens, on comprend bien qu’une part essentielle relève du traitement
linguistique, mais toute cette « opération
d’entremise ou interprétation
consistant à décoder les signes captés et à reconstituer
à partir d’eux le sens qu’ils ont reçu pour mission de
transporter ou mieux de transborder,
c’est-à-dire de faire surgir dans l’esprit d’autrui »,
relève t-elle de mécanismes purement linguistiques ou d’autres
mécanismes d’un autre ordre.
Paul Amselek
souligne à cet égard que l’opération
d’interprétation
est une opération complexe
qui se déroule à plusieurs niveaux qu’on ne distingue pas
toujours très nettement.
Les deux premiers niveaux correspondent à ce
que les linguistes appellent, depuis André Martinet, la « double articulation linguistique ». Le premier
niveau consiste dans « l’opération
mentale de décryptage par référence
aux règles et conventions du langage : il s’agit de l’opération
de lecture permettant de reconstituer mentalement le texte. Une fois
le texte reconstitué, il faut en "reconstituer le sens, le contenu de pensée, que véhicule sa lettre". Ce
déchiffrement s’opère aussi au moyen des règles et usages
conventionnels du langage, essentiellement des règles lexicales et
grammaticales. Mais il faut ajouter encore un troisième niveau d’opérations
interprétatives, qui joue un rôle particulièrement important dans
le domaine
du droit et plus généralement des règles pratiques :
il correspond à la démarche visant à traiter le sens littéral
lui-même ainsi recueilli, à déployer tout ce qui est impliqué dans
le sens de surface exprimé par la lettre du texte. Tout contenu de
pensée, en effet, constitue - c’est l’essence même de l’intentionnalité
de la pensée - une vue de l’esprit qui donne ouverture, à la manière d’un cliché
photographique, sur un champ de perspective comportant des
arrière-plans plus ou moins éloignés ou cachés qui se profilent
derrière ce qui est exposé au premier plan. L’analyse exégétique
consiste précisément, en fonction des besoins pratiques qui animent
l’interprète
et grâce aux ressources de la logique et du raisonnement
, à procéder à des approfondissements de sens, à passer du sens
littéral à l’exploration des profondeurs et arrière-fonds sur
lesquels il donne ouverture (le terme « exégèse »
évoque, étymologiquement, l’idée de tirer
hors de, de faire sortir
ou ressortir). »
Cette présentation de Paul Amselek
soulève des problèmes
théoriques tout à fait fondamentaux sur lesquels il y a lieu de s’arrêter.

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