Progressivement nous en arrivons à la
question fondamentale de tout traitement cognitif d’un texte qui est
celle de son sens. Quel est le sens du texte ? Qu’est-ce que comprendre
un texte?
Rappelons l’intitulé de notre
recherche : L’apport de la modélisation
des connaissances à la simplification
et à la codification
des textes normatifs.
Il est clair que toute assistance
informatique à la simplification
et à la codification
des textes normatifs postule un traitement cognitif du texte
qui reproduise les mécanismes de la compréhension
.
Nous avons d’abord posé le problème en
terme de modélisation. La question de la modélisation nous a renvoyé à celle de l’interprétation
des textes, qui constitue une étape préalable à la
modélisation. Et maintenant, notre recherche nous conduit à un
nouvel approfondissement consistant à démonter les mécanismes non
de l’interprétation mais de la compréhension
des textes qui précèdent l’interprétation proprement
dite. Il faut en effet d’abord comprendre
un texte avant d’en donner une interprétation et de
modéliser cette interprétation, étant entendu qu’un même texte
peut éventuellement donner lieu à plusieurs interprétations, entre
lesquelles l’hésitation peut être permise, même si au final
une interprétation finit
par s’imposer dans le droit positif au dépens des autres.
De nombreux auteurs ont tenté de répondre
de manière synthétique à cette question de savoir ce que veut dire comprendre
un texte. Nous
voudrions analyser leurs réponses avant d’en donner un traduction
opératoire qui sera la trame des développements logiciels
ultérieurs.
Bernard Pottier
avoue les limites de la
connaissance sur cette question et s’appuie sur la psychologie
cognitive.
« Il est difficile de savoir ce qu’est
comprendre
un
texte. On sait cependant que la
compréhension
n’est pas linéaire. On conceptualise des tranches de
discours, constamment
remodelées par la conceptualisation
des tranches suivantes. L’oubli
d’une partie quantitativement sensible du texte lu ou entendu
est la condition même de la rétention mémorielle. On transforme
sans arrêt le sémantique en conceptuel. C’est ce qu’on fait
quand on résume un film : on peut avoir oublié tous
les mots du film, et en faire une excellente paraphrase
, plus ou moins étendue.
« Le mécanisme de la compréhension
peut être figuré ainsi :
(Bernard
Pottier, 1974, p. 36)
Ultérieurement, Pottier
intégrera dans les
mécanismes de la compréhension
ce qu’il appelle l’environnement du message qui est
composé de trois types de savoirs :
n
le savoir sur la langue
n
le savoir culturel
n
le savoir sur le monde ou savoir encyclopédique (1992, p. 24-25)
Paul Ricoeur
avance une définition
systémique
: le sens
du récit est dans l’arrangement des éléments ; le
sens consiste dans le pouvoir du tout d’intégrer des
sous-unités ; inversement, le sens d’un éléments est sa
capacité à entrer en relation avec d’autres éléments et avec le
tout de l’œuvre ;... » (1986, p. 159-160).
Pour Oswald Ducrot
, dans une perspective pragmatique
, l’énoncé est le lieu où s’expriment divers sujets, dont la
pluralité n’est pas réductible à l’unicité du « sujet
parlant »(...) le sens
de l’énoncé décrit l’énonciation comme une sorte de
dialogie cristallisée, où plusieurs voix
s’entrechoquent » (1984, introduction). Ducrot
distingue le
« sujet parlant » (être empirique producteur matériel de
l’énoncé), le « locuteur
en tant que tel (être de discours, source de l’énoncé,
responsable de l’énonciation), le « locuteur en tant qu’être
du monde » (par rapport auquel le précédent peut prendre ses
distances, par exemple dans l’autocritique), et l’ « énonciateur »
(personnage mis en scène par le locuteur) (1984, pp. 192 sqq.,
analysé par C. Fuchs, 1992 p. 137).
Dans une optique vériconditionnelle, Robert Martin
apporte un éclairage
complètement différent. « Qu’est-ce, en effet,
interroge-t-il, pour un énoncé qu’avoir du sens
? Une des réponses les moins décevantes est de dire qu’un
énoncé a du sens si l’on peut spécifier les conditions dans
lesquelles il est vrai ou faux » (1983, p. 22). Et de préciser
son projet. En se limitant au point de vue de la phrase (la
sémantique, dans un sens étendu, porte en effet sur le sens des
mots, le sens des phrases et le sens des textes), « une des
finalités assignables à la théorie sémantique est la prévision
des liens de vérité
qui unissent les phrases. Cela revient à dire que le modèle
doit être en mesure, quelles que soient les phrases que l’on
se donne, pour peu qu’elles soient bien formées et sémantiquement
interprétables, de calculer
la relation logique
que ces phrases
entretiennent.
« En général, cette relation sera
évidemment celle de l’indépendance logique ou, si l’on
préfère, de l’absence de relation. (...).Mais il existe aussi des
couples tels que leur relation se décrit en termes d’inférence, d’antonymie
ou de paraphrase. Ainsi pour
p =
Pierre est revenu
r =
Pierre est de retour.
« Si l’une est vraie, l’autre est
vraie ; si l’une est fausse, l’autre est fausse. Ces deux
phrases sont en relation d’équivalence logique, c’est-à-dire en
relation linguistique de paraphrase
. »
En fait, Robert Martin
reprend à son compte le
projet du mathématicien Montague
, explicité par Dowty, Hall et Peters (1981, p.12), analysé par
Michel Galmiche
(1991, p. 29), selon
lequel : comprendre
une phrase, c’est « savoir ce à quoi le monde doit
ressembler pour qu’elle soit vraie » ; en d’autres
termes, c’est connaître ses conditions
de vérité
.
Cette approche est reliée à une théorie
importante en sémantique qui est celle de monde
possible
. En effet, « Cet « élargissement » de la notion de
compréhension
(et donc de sens
) implique le recours à un concept
supplémentaire - que l’on est souvent peu enclin à
accepter, tant la notion de vérité
nous semble liée à notre relation au monde « tel qu’il est » (ou que nous croyons qu’il
est) -, ce concept est celui de monde
possible. En effet, dès lors que l’on admet que les phrases de
la langue sont à même de décrire ce qui est (notre monde), ce qui
pourrait être (un ou plusieurs autres mondes), ce qui sera peut-être
(un ou plusieurs autres mondes encore), on peut considérer que la
connaissance de la signification
d’une phrase s’identifie avec cette capacité à faire le
partage entre les mondes dans lesquels elle est vraie et les mondes
dans lesquels elle est fausse. Ainsi, le sens d’une phrase - ce qu’on
appelle aussi, techniquement une proposition
, - peut être assimilé à un ensemble de mondes possibles (i.e. tous les mondes dans lesquels elle est vraie). » (Michel
Galmiche
, 1991, p. 29). R. Martin
enrichira encore cette problématique avec la notion d’univers
de croyance
.
François Rastier
accorde également à la
question du sens
des énoncés une très grande importance et lui consacre un
chapitre entier de Sémantique
pour l’analyse (1994, p. 1 à 22).
François Rastier
rappelle ce que
pratiquement, en intelligence artificielle, on entend par système de
compréhension
. Il ne s’agit plus comme aux premiers temps de prétendre simuler
le dialogue entre humains. Plus modestement, « on appelle
généralement système de
compréhension tout système qui tente de passer d’un arbre
syntaxique à un réseau sémantique
, et de faire des inférences
au sein de ce réseau. La « compréhension consiste
alors à construire des représentations sémantiques formalisées,
comme des graphes conceptuels», puis à opérer sur elles. »
François Rastier
propose une
« formulation » de ce problème dans les termes de la
sémantique linguistique. La compréhension
, déliée des réquisits psychologiques, est une interprétation
: elle consiste à stipuler, sous la forme de paraphrases
intralinguistiques, (i) quels traits sémantiques sont
actualisés dans un texte, (ii) quelles sont les relations qui les
structurent, et (iii) quels indices et/ou prescriptions permettent d’actualiser
ces traits et d’établir ces relations, qui sont autant de chemins
élémentaires pour des parcours interprétatif
s. La première stipulation suppose une analyse componentielle
; la seconde, structurale ; la troisième, interprétative
et herméneutique. Il en résulte, non une traduction, mais une
explication, qui généralise les principes de la définition
, en les réfléchissant pour assurer la pertinence de leur
application. »
Rastier
précise que contrairement au paradigme
positiviste, il n’y a pas de signification
en soi du signe linguistique. « Les signes linguistiques ne sont que le support de l’interprétation
, ils n’en sont pas l’objet. Seuls des signifiants, sons ou
caractères, sont transmis : tout le reste est à
reconstruire ». En fait, le problème de la signification ne
peut être posé de façon valide que si l’on tient compte des
conditions d’interprétation. A cet égard, il y a une primauté du
global sur le local. Ainsi, au premier degré de l’analyse,
« le texte, comme globalité, détermine le sens
de ses unités lexicales »(...) « A cette
détermination
du texte sur les paliers inférieurs de la phrase et du mot, s’ajoute
une détermination de la situation de production sur le texte
lui-même considéré dans son ensemble. Or la situation de production
n’est pas neutre, et ne peut être définie abstraitement. Elle
prend toujours place dans une pratique sociale, qui définit le
discours dont relève le texte, et le genre qui le structure. Par là,
elle détermine jusqu’au sens de ses mots, et les parcours
interprétatif
s qui permettent de l’actualiser. Le sens d’un mot peut en effet
varier selon les genres ... et selon le discours ».
Autrement dit, si l’on considère que la
sémantique a trois domaines d’application :
n
le sens
des mots
n
le sens
des phrases
n
le sens
des textes
il y a lieu de considérer d’une part qu’il
y a interaction entre ces trois niveaux d’analyse, et d’autre part
entre ces trois niveaux et la situation de production des textes, avec
une dissymétrie fondamentale, puisque qu’il y a surdétermination
du sens
du texte et de ses composantes par la situation d’énonciation.
Enfin, J-M. Adam
(1990, p. 37), dans une
optique d’analyse textuelle, tente de définir un cadre théorique,
permettant de dépasser la logique vériconditionnelle
, comme le fait d’ailleurs également Robert Martin
, en construisant le concept
d’univers de croyance
, cadre théorique qu’il présente comme relativement dynamique et
résolument économique :
n
"dynamique : la
représentation discursive que la proposition
donne à lire-construire
est appelée à être confirmée ou infirmée ou seulement
modifiée-complétée par d’autres propositions (on est ici très
près de l’intuition de Bernard Pottier
dans le texte cité plus
haut) ;
n
économique : pour
raisonner et interagir, les locuteurs-énonciateurs manipulent des
simulacres de « mondes », simulacres consistants et
limités aux besoins de l’interaction en cours. Le caractère
nécessairement partiel de ce que j’appellerai ici une
représentation discursive m’amène à préférer le concept
d’espaces (mentaux) de G. Fauconnier (1984) à celui de
« monde » de la logique des mondes possibles
. En tous cas, il me paraît indispensable de ne pas séparer
référence
et prise en charge énonciative - dictum
et modus - en restant dans une logique naturelle
de la VALIDITE : une proposition
est toujours
« VRAIE » ou « FAUSSE » POUR quelqu’un."
J-M. Adam
voit dans l’effet
de texte « le produit de l’interférence de deux
dimensions : l’une sémantico-pragmatique
, que nous appelons CONFIGURATIONNELLE, avec ses composantes
argumentative
, énonciative et sémantique-référentielle, l’autre SEQUENTIELLE
où se situent les catégories
textuelles pures : description,
narration, argumentation, explication, etc. »
(1989,
p. 80-81)
On voit bien la tendance dominante des
différentes approches qui viennent d’être présentées. Toute
idée de simulation
du fonctionnement de l’esprit humain semble abandonnée, au
moins provisoirement, pour privilégier une approche instrumentale
consistant à appliquer des méthodes d’analyse permettant de mettre
au jour les structures des textes, de comparer les énoncés, et d’établir
des relations entre eux. Il s’agit de « proposer une méthode
d’interprétation
explicite et au moins partiellement automatisable. » (F.
Rastier
, 1994, p.12).
Tel est le programme que nous nous proposons d’appliquer
aux textes normatifs.