Le
modèle communicationnel
La théorie
mathématique de l’information
A priori, l’invocation de la théorie mathématique
de l’information, telle qu’elle a été formulée en particulier par
Claude E. Shannon, peut sembler incongrue, pour deux raisons. D’abord
parce que conçue à l’origine comme un instrument destiné à l’ingénieur
en télécommunications, la théorie de l’information s’est
diffusée, indépendamment de la volonté de son auteur, dans
différents domaines scientifiques, et l’on doit toujours se demander
si l’exportation d’une théorie en dehors de son champ initial de
définition est scientifiquement légitime. En second lieu, parce que la
théorie de l’information a été formulée pour répondre à des
problèmes précis de transmission de l’information par des canaux de
télécommunications, ce qui ne correspond pas tout à fait au contexte
de notre recherche, étant donné que la modélisation des textes
normatifs n’est pas supposée transiter obligatoirement par un canal
de télécommunication.
Toutefois, la théorie de l’information est
porteuse de concepts d’une rare généralité et d’une grande
puissance et l’on peut constater que les autres disciplines s’en
sont généralement emparées pour ces qualités comme aide à la
conceptualisation de problèmes scientifiques plutôt qu’elles n’ont
fait une application directe des théorèmes formulés par Shannon.
Surtout, nous démontrerons les limites et l’utilité de la théorie
de l’information pour la formalisation de la problématique de la
modélisation en droit.
Il paraît utile de rappeler les bases de cette
théorie à la fois en raison de son importance théorique et de son
importance en informatique.
Il est difficile d’évoquer une théorie qui a
suscité en son temps une littérature particulièrement abondante et
des controverses scientifiques extrêmement vives. Aussi, nous
souhaitons nous limiter à quelques observations avec le seul but d’éclairer
la suite de nos développements.
Tout serait plus simple, comme l’a reconnu McKAY
(cf. E. Dion, 1997 p.38) si la théorie de l’information n’avait pas
été appelée « théorie de l’information », car
« Shannon n’a jamais défini un concept d’information ».
Il a néanmoins défini ce que l’on pouvait entendre par
« quantité d’information », ce qui signifie
grossièrement que la théorie définit la quantité d’un concept non
défini.
En effet, que dit le théorème de Shannon ? Il
dit que la quantité d’information est égale au logarithme de l’inverse
de sa probabilité, selon la formule :
quantité d’information = I = Log(1/p)
Ce que l’on peut exprimer en disant que « la
quantité d’information d’un message dépend de l’improbabilité
de l’événement dont le message nous informe » (J-L Le Moigne,
1973, p.17).
Comme le fait observer Emmanuel Dion, (1997,
p.46-47), la majorité des mathématiciens jugeraient probablement que l’on
ne se sert véritablement de la théorie de l’information qu’à
partir du moment où l’on utilise le théorème de Shannon, qui porte
sur les codes optimaux utilisables dans un canal bruyant.
Cette observation délimite assez bien le champ réel
de validité de la théorie de l’information qu’il eut été plus
avisé de nommer « théorie de la transmission de l’information ».
Soulignons quelques caractéristiques de cette
théorie et des interprétations qui en ont été données.
On observe d’abord que la quantité d’information
telle que définie n’est pas toujours indépendante de la personne à
qui l’information est destinée.
Le théorème de Shannon a parfois été reformulé
dans un sens qui nous paraît subjectif alors que son interprétation
mathématique est proprement objective.
Ainsi, selon Ronald A. Fischer (cf. J.-L. Le Moigne,
1973, p. 29; E. Dion, 1997, p. 20 et s.), père de la statistique
mathématique et précurseur de Shannon, la valeur d’une information
serait proportionnelle à la faible variabilité - c’est-à-dire au
fort degré de certitude - des conclusions qu’elle permet de tirer.
Selon une conception assez voisine, le physicien
Léon Brillouin (1956-1962, p.91) donna la définition statistique de l’information
suivante :
« Nous définissons l’information comme
distincte de la connaissance, pour laquelle nous ne disposons pas de
mesure numérique. Notre définition statistique de l’information est
basée seulement sur la rareté : si une situation est rare, elle
contient de l’information. »
Or, la notion de rareté est toujours relative, de
même que l’aptitude à réduire l’incertitude; elles sont l'une et
l'autre dépendantes notamment du sujet qui reçoit le message.
Il y a de toute évidence une contradiction entre d’une
part la théorie mathématique dont l’effort, selon Emmanuel Dion
(1997, p.53) consiste surtout à étudier la capacité de transport du
canal de transmission et d’autre part les interprétations et
extrapolations qui dévient vers non plus une théorie quantitative,
mais vers une théorie de la valeur de l’information, qui relève plus
particulièrement de l’économie de l’information.
On note en effet une étrange confusion, dans la
plupart des variations sur la théorie de l’information entre la
quantité d’information et la valeur
de l’information.
Deux exemples que nous empruntons à Emmanuel Dion
sont tout à fait éclairants.
Le premier exemple est celui du livre que l’on
cherche dans une bibliothèque.
« Si l’on cherche un livre donné dans une
bibliothèque qui en compte un grand nombre (ensemble des événements
possibles), savoir que le livre est de couleur bleue (ensemble des
événements possibles définis par l’information), c’est détenir
une information d’autant plus utile qu’elle réduit le temps de
recherche du livre ».
Il est flagrant que la réduction d’incertitude
apportée par l’information contenue dans le message dépend d’un
élément extérieur au message : ainsi, la taille ou les
caractéristiques de la bibliothèque sont connues du destinataire du
message indépendamment du contenu de celui-ci. Il est évidemment
légitime de fonder sur cette analyse la valeur de l’information
reçue. Seulement, ce n’est pas la théorie de l’information qui
permet de l’établir, mais une autre théorie qui est de nature
économique et qui fait intervenir les acteurs de la communication, et
non seulement un émetteur et un récepteur.
Ajoutons que si le même message est adressé une
seconde fois au même destinataire, sa valeur est évidemment moins
grande la seconde fois que la première, voire nulle. Mais si ce second
message, identique au premier, est adressé à un autre lecteur de la
bibliothèque, il acquiert alors une valeur du même ordre de grandeur
que le premier, en supposant que le lecteur a le même besoin que le
premier d’obtenir le livre qu’il recherche dans les rayons. Nous
estimons qu’il n’est pas légitime de considérer que la quantité d’information
est variable en fonction du destinataire du message, mais qu’il y a
lieu de distinguer entre la quantité d’information et la valeur de
cette information et de considérer en particulier que pour une même
quantité d’information, la valeur de celle-ci peut varier selon le
contexte et le besoin qui en est ressenti par la personne qui fait usage
de cette information.
Emmanuel Dion prend par ailleurs un autre exemple qui
a trait à la redondance des langues. Tout le monde peut comprendre que
la succession des lettres dans un mot et des mots dans un texte n’est
pas due au pur hasard et que chaque lettre et chaque mot peuvent être
affectés d’un degré variable de probabilité. Dès lors, lorsque la
survenance d’une lettre est quasi certaine, il serait théoriquement
possible de s’en passer dans la transmission, sans perte d’information,
à charge pour le récepteur de reconstituer le texte initial. On
pourrait donc avoir des messages de diverses longueurs, mais véhiculant
en réalité la même quantité d’information, quantité qui est en
tout état de cause indépendante de la valeur que peut effectivement
lui attribuer le destinataire du message.
L’exemple peut être étendu à la compression d’image
dont l’on sait qu’elle se traduit par une grande diversité de
fichiers graphiques dont la taille peut varier de 1 à 10 sans que l’on
puisse dire que la quantité d’information réellement transférée
varie dans la même proportion. Ce qui veut qu'un même contenu est
passible de divers types de codage.
Nous sommes dans une telle approche très près de la
réelle signification de la théorie mathématique de l’information.
Si l’on fait abstraction du canal de transmission,
il faut admettre que nous avons au départ d'une part une réalité
représentée ou perçue, qu'un message relatif à cette représentation
est porteur d'une certaine une certaine quantité d'information, que
cette quantité d’information, pour les besoins de la communication,
est codée d’une certaine façon, que le récepteur pour pouvoir l’utiliser
doit la décoder et ainsi restituer au terme de la communication la
même quantité d’information qu’en contenait le message initial, et
enfin que cette quantité d'information est de nature à modifier la
représentation donnée au départ de la réalité décrite ou perçue,
laquelle peut l'être différemment par l'émetteur et le récepteur du
message.
Cette observation permet de mieux comprendre le
schéma fondamental de la communication selon le paradigme de Shannon ,
en même temps qu’elle introduit à une définition de l’information
telle qu’elle a pu être donnée par D. MacKay, dans une formulation
sobre et profonde : « L’information est ce qui forme ou qui
transforme une représentation ». (D. MacKay, 1969).
Il apparaît cependant que la réalité perçue et
conceptualisée par l'émetteur en premier et le récepteur en second,
de manière a priori différente, est étrangère à la théorie de
l'information, de même que l'interaction entre l'émetteur et le
récepteur.
Nous voudrions poursuivre en soulignant que la
grande absente de la théorie de l’information est précisément l’information
elle-même.
Si l’on en croit Jean-Louis Le Moigne
(1973 , p. 26), c’est à D. MacKay, physicien anglais, qui
réfléchissait, dans l’ignorance de la théorie mathématique de l’information,
sur « l’art des mesures physiques » et constatait, par
exemple, que l’amélioration du pouvoir de résolution de son
microscope (enrichissement d’une information précise et
détaillée) se faisait toujours aux dépens du champ observé, de la
forme (détérioration de l’information globale).
MacKay explicite le processus par lequel l’information
forme et transforme une représentation et propose de
distinguer (J-L Le Moigne, 1973 p.27-30) :
Le contenu sélectif correspond à l’aptitude
d’une information d’affecter ou de modifier notre représentation.
Cette qualité particulière de l’information qui dépend de sa
différenciation, de sa nouveauté, de son imprévisibilité,
correspond très exactement à la fonction que lui assigne la théorie
de l’information selon Shannon. Pour autant, nous devons souligner
que le contenu sélectif de l'information n'est en aucun cas une
propriété du message lui-même, mais résulte de l'interaction entre
le message et le récepteur du message. Tel message apparaîtra pour
tel destinataire comme une information, pour tel autre comme une non
information. C'est donc la valeur du message qui fait l'information.
Mais MacKay en fait assimile message et information, et analysant
l'information ou le message considère que celui-ci peut présenter un
contenu sélectif plus ou moins grand. MacKay contribue à clarifier
une notion étonnamment confuse qui fait de l'information une qualité
parfaitement subjective et dont la qualité s'identifie à la
quantité. Faisons donc le choix de considérer l'information comme la
qualité d'un message et que le message est porteur d'information si
par cette qualité il forme ou transforme une représentation.
La théorie de l’information fait totalement
abstraction des deux autres types de contenu de l’information.
On pourrait illustrer par exemple le contenu
structurel de l’information. Jean-Louis Le Moigne donne divers
exemples tels qu’un coût par atelier qui apporte une information
dont le contenu structurel est différent de celui apporté par la
dépense totale par atelier. Nous voudrions donner un autre type d’exemple.
Nous voulons transmettre un fichier représentant un tableau de
maître, le « Radeau de la Méduse », par exemple. Nous
pouvons transmettre les bits tels que l’image reçue soit exactement
conforme à l’image envoyée. Imaginons que suite à un accident de
transmission, les bits parviennent dans un ordre différent, tout en
ayant le même caractère d’imprévisibilité que si la transmission
avait été correcte. Nous dirons que le contenu structurel de l’image
originale n’est pas le même que le contenu structurel de l’image
victime de l’accident de transmission, alors que les deux images, l’image
originale et l’image mutilée contiennent le même nombre de bits
(mais peut-être pas la même quantité d'information). Evidemment,
Jean-Louis Le Moigne indique que la question de la mesure du contenu
structurel de l’information n’est pas élucidée. Le sera-t-elle
jamais, dans la mesure où ce contenu structurel est éminemment
subjectif et dépend d’abord de ce que l’amateur de belle toile y
voit. Dans un autre registre, un publication scientifique n’aura pas
le même contenu structurel pour le chercheur qui va en tire parti
pour progresser dans ses travaux et pour l’étudiant en première
année d’université qui ne dispose pas encore des rudiments lui
permettant d’en apprécier la portée. Manifestement, le contenu
structurel de l’information a à voir avec la valeur de l’information
et donc avec la compétence et les motivations du destinataire.
Quant au contenu métrique de l’information,
il s’agit de la précision que l’information apporte dans la
description d’une entité quelconque.
Cette approche du pouvoir descriptif de l’information
a le mérite de concentrer l’attention sur l’objet, sur la
réalité à représenter et tend à rendre compte de sa complexité.
En même temps, elle implique que l'information ne donne toujours
qu'un aspect de la réalité, elle contribue à la construction d'une
représentation, sans en épuiser le sujet.
Essayons de récapituler tout ce qui précède.
D'abord, l'information est une qualité d'un
message. Celui-ci est porteur ou non d'une information. Il est
informatif ou ne l'est pas, ou bien il l'est mais plus ou moins.
Bien que l'information soit une qualité, elle est
néanmoins mesurable, comme le sont les qualités, même si cela peut
choquer. On peut donner une mesure de la qualité gustative d'un
aliment, la qualité musicale d'une œuvre, etc. . On peut ainsi
mesurer le plaisir, l'amitié, la sensibilité, etc.
C'est un fait incontestable, linguistiquement
vérifiable. Ainsi l'usage de l'adverbe "beaucoup", dans
"beaucoup de sensibilité, de délicatesse, d'amour, d'espoir, de
joie, etc. " montre bien que le qualitatif est mesurable, donc
quantifiable. Quantité et qualité ne s'opposent donc pas. La
quantité est qualité et la qualité est quantité.
La difficulté, voire la quasi impossibilité
pratique de la mesure de la qualité, est qu'elle n'est pas attachée
à l'objet, mais au sujet. Elle est fondamentalement subjective.
Si l'on fait ainsi une lecture correcte du
théorème de Shannon, l'information est nulle pour l'émetteur du
message, puisqu'il est censé en connaître le contenu, il est donc
pour lui parfaitement prévisible, mais plus ou moins importante pour
le destinataire.
Toutefois, cette subjectivité est évidemment
individuelle, mais elle a une dimension sociale, ce qui veut dire que
la mesure de la qualité peut prendre les apparences de
l'objectivité, mais elle exprime en réalité une norme sociale.
C'est ce qui la rend parfois intolérable.
Transposé au domaine du droit, ce qui vient
d'être dit peut donner ceci, avec une légère anticipation sur les
développements qui vont venir.
Le droit peut être considéré comme une
représentation individuelle, collective et institutionnelle d'un
système de règles juridiques.
Ce système de règles étant constitué, on peut
considérer que toute règle nouvelle de nature internationale,
constitutionnelle, législative ou réglementaire apporte une
information nouvelle qui vient transformer non seulement le système
de règles, mais sa représentation.
Nous devons insister sur le concept de
représentation car le système de règles ne serait rien sans sa
représentation qui est le résultat de son interprétation, comme
nous le verrons plus loin.
Bien sûr, il y a problème si la loi nouvelle ne
transforme pas la représentation. C'est un signe de son inefficience,
du déchet législatif qui est malheureusement de plus en plus
important aujourd'hui.
Si nous avons affaire à un jugement, la situation
est totalement différente.
Le jugement peut être rendu en dernier ressort
sans qu'il apporte le moindre changement à l'ordre juridique, c'est
à dire à l'interprétation déjà donnée du système de règles.
Mais, il peut aussi apporter une règle additive ou complémentaire
des règles existantes, ou donner un interprétation nouvelle de
règles déjà existantes. C'est dans ce cas que l'on dit qu'un
jugement fait jurisprudence. Le jugement sera donc selon le cas
porteur ou non d'information. Mais il est tout à fait important de
souligner que la reconnaissance de ce fait ne relève en aucun cas de
l'initiative individuelle ou collective, mais se réalise dans un
cadre institutionnel précis.
Il y a donc dans le droit, comme nous le verrons
plus en détail plus loin, une interprétation diffuse qui concerne
pour faire simple tous les sujets de droit, qui donc appliqueront la
loi d'une manière plus ou moins satisfaisante, mais il existe aussi
une interprétation institutionnelle légitime constitutive en quelque
sorte du système fonctionnel du droit, de la même façon que l'on
parle du système fonctionnel de la langue.
Pour revenir à la formule de Shannon, on a le
choix entre la considérer comme prosaïque, destinée à résoudre un
problème technique précis mais limité, celui de la transmission
électronique d'un message, sans autre portée, tout en ayant
entraîné tout une chaîne d'interprétations rendant le message
plutôt confus; ou bien au contraire d'y voir une formule géniale qui
dans sa simplicité a ouvert des champs de recherche tout à fait
considérables : dans le message, les conditions techniques de sa
transmission ont leur importance, mais la formule n'est pas
compréhensible si l'on ne tient pas compte du contenu de
l'information, et si l'on n'implique pas dans la définition du
contenu informatif les interlocuteurs et leur interaction.
La théorie mathématique de l'information est
infirme si elle ne s'inscrit pas dans une théorie plus globale de la
communication, dont la formulation la plus achevée est pour nous la
théorie linguistique de la communication.
La théorie
linguistique de la communication
La théorie linguistique de la communication ne tient
pas seulement compte des caractéristiques physiques de l’information
à transmettre, mais tout à la fois de l’objet représenté, de la
conceptualisation de cet objet par l’émetteur, de la compétence
linguistique de ce dernier pour traduire cette conceptualisation en un
ensemble d’énoncés en une langue particulière, elle tient compte en
réception de la compétence linguistique du récepteur, de sa capacité
à comprendre les énoncés produits par l’émetteur, de sa capacité
de mémorisation et de conceptualisation des énoncés produits par l’émetteur,
et en définitive de la représentation par le récepteur qui dans le
cas d’une bonne communication ne doit pas être trop éloignée de la
représentation de l’émetteur.
Bernard Pottier (1974, p.23) précise :
« Le référent  est infini ; la
chaîne du message est unique. Entre les deux, se trouvent une
conceptualisation réductrice, et un code de LN, délimitable mais
complexe ».

Nous pensons que l’interprétation en droit est
assimilable à l’activité de conceptualisation telle que décrite
par Bernard Pottier. Bernard Pottier explique en effet (1974, p.
21) : « Le stimulus est le monde de référence (réel ou
imaginaire). Il est non-fini et non-discret. L’émetteur doit en
faire une saisie mentale pour sélectionner un certain nombre d’éléments
de la perception : tout ce qui est imaginé ou perçu n’est pas
dit. C’est le phénomène fondamental de la conceptualisation, ou
réduction sélective de référence R :
R >
Conceptualisation
® ..."
Nous pensons également que la modélisation du
droit est assimilable à un langage permettant de traduire dans un
code spécifique le résultat de la conceptualisation.
Il est rare que l’interprétation débouche sur
des modèles. C’est généralement le fruit de la doctrine plus que
de la jurisprudence. Ainsi pourrait-on citer le modèle de l’institution
selon le doyen Maurice Hauriou. Néanmoins les modèles existent à l’état
latent, non explicites et non formalisés. Donc le modélisateur ne
fait en réalité qu’achever un travail conceptuel largement
accompli par la jurisprudence et par la doctrine.
La théorie linguistique apporte une confirmation
essentielle à la théorie de l’interprétation telle qu’elle
semble s’être imposée en doctrine depuis Kelsen. L’interprétation
est une étape nécessaire de toute lecture du droit qui repose avant
toute chose sur un processus linguistique. Le travail d’interprétation
est plus ou moins important selon la nature de la disposition qui doit
être lue ou reconnue, mais il existe néanmoins. La formulation du
droit doit viser certes la clarté de manière à limiter au mieux
l'interprétation effectuée par le destinataire de la norme, mais
celle-ci comporte une part incompressible qui concerne chacun. Même
la mention apparemment simple « Interdit de marcher sur la
pelouse » nécessite une interprétation. Rouler avec un VTT n’est
pas marcher. Est-ce donc que l’interdiction concernerait aussi les
utilisateurs de VTT. L’acte clair n’est donc qu’une exception
dans le paysage juridique, quelle que soit la volonté de l’autorité
investie du pouvoir de réglementation. Et le fait de décider de la
clarté d’un acte est un acte d’interprétation comme le souligne
opportunément Riccardo Guastini (1995, p.92).
Le second point que permet d’éclairer la
théorie linguistique, c’est que la conceptualisation, qui dans le
domaine juridique correspond à l’interprétation, laquelle peut
être poussée plus ou moins loin au plan formel, précède la
modélisation. La modélisation est un langage particulier adapté à
une finalité distincte de celle du langage naturel. Mais elle est
dans une situation tout à fait similaire au regard de la
conceptualisation. On objectera évidemment que l’interprétation
est un processus complet qui inclut la conceptualisation et l’expression
du résultat de cette conceptualisation en langue naturelle. On
observera également que la modélisation suppose une compréhension
de l’interprétation et donc une interprétation de l’interprétation.
En effet, de même que dans la production de normes juridiques l’interprétation
est appelée à s’interpréter elle-même, qu’elle soit le fait du
même interprète ou d’interprètes différents, il faut admettre
que la modélisation comporte une part irréductible d’interprétation.
Enfin, troisième difficulté, l’interprétation n’existe pas tel
un produit fini. L’interprétation est constamment reproduite chaque
fois qu’il faut appliquer la règle de droit, et chaque fois que se
présente un cas nouveau d’application. L’interprétation du droit
n’est jamais achevée, et il n’en existe aucune formulation qui
soit directement exploitable par le modélisateur. Pour lever cette
difficulté, il convient d’approfondir la notion d’interprétation
d’une part, celle de modélisation d’autre part afin de parvenir
à une délimitation satisfaisante de leurs champs qui nous paraissent
devoir être distingués.
L’ensemble de la thèse sera consacré à la
modélisation des textes normatifs. Mais dès lors que l’on
considère que la conceptualisation est une activité de l’esprit
qui précède la modélisation, il en résulte nécessairement
certaines conséquences. La première de ces conséquences, c’est
que l’objet de la modélisation n’est pas le texte normatif
lui-même, mais le texte normatif considéré dans son contexte,
lequel contexte est constitué non seulement du texte global dans
lequel est insérée la disposition à modéliser, mais de tous les
prérequis, de tout le substrat théorique constitutif de la
compétence juridique. Dans l’interprétation d’un texte, il est
toujours nécessaire de tenir compte du contexte qui s’étend à l’ensemble
de la compétence linguistique et culturelle de son auteur. Bernard
Pottier dit bien que « de la conceptualisation naît une
structure d’entendement, lieu de connaissance déliée de la langue
naturelle » (1974, p. 21). Le lecteur du texte normatif le
rapporte d’abord à son code en langue naturelle afin d’abord de l’identifier,
puis de le comprendre, c’est-à-dire de l’interpréter dans une
structure d’entendement qui, dans le cas d’une bonne
communication, sera voisine de celle de départ. La structure d’entendement
qui résultera de la conceptualisation est évidemment fonction de la
compétence non seulement linguistique, mais juridique du lecteur. Ce
lien entre lecture-conceptualisation-structure d’entendement-compétence
juridique explique que tout texte normatif, pour être compris
directement par les citoyens administrés, contribuables et
justiciables, dans des termes intelligibles par tous, doit être aussi
indépendant que possible de la compétence juridique de celui qui
énonce la règle. Tel serait le fondement d’une science qui n’existe
pas aujourd’hui, malgré quelques circulaires sur la lisibilité du
langage administratif, et qui tendrait à la simplification des
règles dans leur contenu normatif et dans leur formulation. Cette
analyse donne aussi la mesure de l’idéal de la loi affirmé par l’école
de l’exégèse qui est celui d’une loi qui n’a pas besoin d’être
interprétée (comprendre "sujette à une interprétation
minimale") pour être comprise par tous.
Quoi qu’il en soit, on n’échappe pas à l’interprétation.
Il nous faut donc tenter de décrire le champ de l’interprétation
dans son intensité et dans ses méthodes, préalable nécessaire à
une approche scientifiquement convenable de la modélisation en droit.
Si l’on s’accorde sur le fait que la modélisation s’applique
non au texte directement, mais à l’interprétation, laquelle ne se
présente jamais sous une forme achevée directement exploitable,
alors se pose la question de l'incorporation dans toute modélisation
des concepts et des techniques de l'interprétation.
Le modèle linguistique de la communication tel que
présenté par Bernard Pottier semble dire l’essentiel de ce qu’il
fait dire pour le distinguer fondamentalement du modèle
mathématique, avec cette caractéristique fondamentale que le message
perçu n’est jamais identique au message émis. Idée que J.-B.
Blaize conceptualise en disant que "la reconstruction d'une
schématisation ne sera jamais isomorphe." (1997, p. 30)
Jakobson (notamment 1963, p.216 et s.) a apporté
des perfectionnements utiles au niveau des fonctions du langage en
essayant de dépasser le modèle triadique dégagé par Bühler qui se
limitait à trois fonctions : émotive (dans laquelle le
destinateur marque sa trace), conative (qui marque l’orientation
vers le destinataire), et référentielle, dénotative
ou cognitive (qui traduit le contenu informationnel du
message). Il y ajoute les fonctions phatique (qui reflète les
conditions de la communication), métalinguistique (qui
reflète la conscience que le locuteur a de son code), et poétique
(qui s’attache à la forme du message). On n’échappe pas
cependant à un regroupement autour de quatre pôles : le
destinateur, le destinataire, le message et le contexte.
A cet égard, nous retiendrons le schéma proposé
par J.B. Grize (1997, p. 27 et s.), car non seulement il met en valeur
toutes les dimensions du message, mais surtout il souligne l’interaction
entre les acteurs du message entre eux et par rapport au contexte.

Ce schéma veut dire que quand A a la parole il s’exprime
en fonction d’une image qu’il a de lui-même, d’une image qu’il
a de son interlocuteur B et d’une image du thème T qu’il traite.
Il s’exprime également en fonction de l’image qu’il prête à B
de lui-même A, à B de B et à B du thème T. Par ailleurs, il est
conditionné par les finalités qu’il poursuit, par ses
préconstruits culturels et par la situation de communication.
Bien évidemment, B peut être un interlocuteur
physiquement présent, mais il peut aussi être un interlocuteur
virtuel, simultané ou différé.
Pour nous, il y a une continuité entre la
conception amorcée par Bernard Pottier et celle développée chez J-B
Grize. Au niveau du vocabulaire, il nous faut remplacer
« structure d’entendement » par
« schématisation », et le transfert est effectué. Il est
clair que quand l’on s’exprime, on produit une schématisation ou
une structure d’entendement : démarche onomasiologique ;
et quand on écoute et que l’on interprète, on reconstruit des
structures d’entendement ou schématisations (démarche
sémasiologique) qui seront plus ou moins déformées et jamais
identiques aux structures d’entendement ou schématisations du
destinateur. On est loin de la théorie mathématique de l’information
que l’on peut qualifier sans exagération, comme le fait d’ailleurs
Catherine Fuchs (1992, p. 131), de conception naïve de la
communication.
Si l’on cherche une transposition de ce schéma
au domaine du droit, on s’aperçoit que le destinataire est toujours
un destinataire virtuel, que celui-ci est multiple et évolue avec le
temps et qu’il est de plus parfaitement hétérogène dans la mesure
où il comprend les administrés auxquels le droit s’applique, les
services administratifs chargés de son application, les juges
chargés de trancher les litiges, et les juridictions suprêmes
chargées d’assurer l’homogénéité de l’interprétation des
textes.