Si je devais avoir un regret concernant le libellé de
cette thèse, entreprise voici neuf ans, il porterait sur l’impression qu’il
donne que la modélisation
du droit est accomplie et qu’il s’agit d’en déterminer
l’apport sur le plan de la codification
et de la simplification
du droit. Or, la question fondamentale est celle de la
modélisation, et ce n’est qu’après avoir tenté d’apporter une
réponse sans doute partielle à cette question considérable, que l’on peut
être en mesure d’apprécier ses implications possibles pour la codification
et la simplification des textes normatifs.
Sous réserve de cette précision introductive relative
au risque d’une interprétation
un peu décalée du libellé lui-même, disons que la
recherche a été conforme au projet initial. Nous voudrions rappeler les
trois hypothèses qui sont à la base
de la démarche entreprise, la
méthode de recherche employée, les difficultés rencontrées, les principaux
résultats obtenus et leur signification
dans le contexte
scientifique auquel ils se rattachent qui est celui des
sciences cognitives et de l’intelligence artificielle
.
Nous sommes partis d’une première hypothèse qui est
celle de la possible modélisation
du droit.
Cette hypothèse pourrait apparaître comme un truisme
se passant de démonstration dès lors que comme le disait Valéry, on
raisonne toujours avec des modèles
. Le droit n’aurait aucune raison d’échapper à la règle. Toutefois,
cette pétition de principe, que nous faisons nôtre, une fois posée, nous n’aurions
rien résolu, car la question revêt une double dimension
. La première, superficielle mais non triviale, est celle de la
détermination
du modèle, voire des modèles et de leur organisation. Et
cette première dimension renvoie à la seconde plus profonde, qui est celle
de définir cet objet que l’on souhaite modéliser en évitant toute
approche indûment réductrice. Modéliser impose une certaine forme de
dépouillement, de simplification
, de systématisation, car cela est dans la nature même de l’activité de
conceptualisation
, dans la nature même des opérations
cognitives de reconnaissance, d’identification, de
conceptualisation et de modélisation
. Comment donc modéliser sans mutiler, c’est-à-dire en préservant et en
respectant l’intégrité, c’est à dire la complexité de l’objet que l’on
cherche à modéliser. Or, au-delà des débats épistémologiques sur la
modélisation analytique et la modélisation systémique
, nous ne pouvons nous engager dans une démarche de modélisation du droit
sans une profonde réflexion sur le droit en tant que système normatif.
Malgré la difficulté de l’entreprise, il est utile
de signaler que le droit présente certaines caractéristiques qui le rendent
propice à une modélisation
.
Il y a d’abord le fait que le droit moderne est
essentiellement écrit et que, bien que les sources en soient multiples,
hétérogènes dans leur forme et dans leur portée, ces sources sont
néanmoins accessibles.
Par ailleurs, le droit, même s’il évolue avec la
société, au gré des mœurs et des technologies, se caractérise par une
stabilité relative et contribue de ce fait à modeler les comportements dans
des structures répétitives.
En troisième lieu, le droit est régulé. Il a ses
instances normatives de premier niveau qui constitue le législateur au sens
large, incluant le pouvoir constituant, le pouvoir législatif
et le pouvoir réglementaire. Il a ses instances de second niveau constitué
par les juridictions avec les juridictions suprêmes chargées essentiellement
d’assurer la cohérence
de l’ensemble du système appliqué par tous les
administrés et justiciables dans leurs rapports respectifs et dans leurs
rapports avec les autorités politiques et administratives.
En quatrième lieu, le droit est objectif dans ce sens
que la règle n’est pas attachée à la personne, mais s’applique
à la généralité des administrés et justiciables ou à des catégories
objectivement définies. La règle est générale et
impersonnelle, et si l’on doit reconnaître aux décisions individuelles ou
d’espèce un caractère normatif, c’est dans la mesure où ces décisions
sont toujours prises sur la base
de règles générales et
impersonnelles.
Enfin, le droit est décontextualisé, dans ce sens
que la règle, sauf exception, n’est pas liée à un
contexte
ou une situation particulière. En tout cas, si la règle est
souvent due à des circonstances particulières, la règle n’est qu’exceptionnellement
temporaire et survit tant qu’elle n’est pas abrogée, annulée ou
modifiée.
Ces grandes caractéristiques du droit emportent
certaines conséquences au plan linguistique qui confèrent à la langue du
droit, et particulièrement à la langue des normes
, une certaine spécificité par rapport aux autres formes d’expression. En
particulier, les dimensions argumentative
et rhétorique
très prégnantes dans le langage courant, dans le langage
littéraire, journalistique ou publicitaire pour ne prendre que ces exemples,
ne sont pas absentes du langage des normes
, mais elles s’y trouvent codifiées, figées et nivelées de telle sorte qu’elles
sont des dimensions sur lesquelles l’analyse pourra très largement faire l’impasse.
Il est clair que ces caractéristiques ouvrent de vrais
espaces pour une modélisation
susceptible d’avoir de retombées opérationnelles.
A l’inverse, le droit apparaît évolutif, souvent
instable dans son interprétation
, fondés parfois sur des concepts
à la teneur indécise, il peut
être incomplet, contradictoire, et nous pourrions pousser le paradoxe jusqu’à
dire qu’il est structurellement contradictoire. En somme, le droit est
structurellement complexe
. Voilà qui invite à une certaine circonspection et qui pose un réel défi
au modélisateur
.
La seconde hypothèse de travail est celle de l’utilisation
de l’outil linguistique à fin de modélisation
des systèmes et sous-systèmes normatifs. Cette hypothèse
est-elle scientifiquement légitime ? Et dans l’affirmative quels
moyens retenir offerts par la linguistique qui est loin de constituer une
discipline unifiée, cohérente, malgré des progrès prodigieux accomplis
dans les dernières décennies.
Le choix que nous avons fait de lier la modélisation
à l’analyse linguistique
est né de l’observation de l’utilisation d’une méthode
de conception de systèmes experts, la méthode K.O.D., pour l’automatisation
de tâches de gestion de procédures d’attribution de prestations familiales
(Claude Vogel
, 1988, Beate Lippold, 1991, Christian Tremblay, 1992 p. 409 à 419). Au terme
de l’analyse et de son implémentation informatique, il apparaissait que le
système expert était capable de restituer les textes normatifs appliqués d’une
manière qui n’altérait pas leur contenu. A partir du moment que l’on est
capable, à partir d’une analyse textuelle, le cas échéant éclairée par
des commentaires d’expert, de générer un texte conforme dans sa
signification
au texte original, on est en droit, sous réserve de mobiliser
des outils linguistiques adéquats, de modéliser les textes originaux et d’en
restituer le sens
textuellement et sans trahison.
Le choix de lier la modélisation
à l’analyse linguistique
est par ailleurs sous-tendu par un choix épistémologique
fondamental consistant à nier l’autonomie du niveau conceptuel
par rapport au niveau linguistique
. On peut certes imaginer une telle autonomie. Et c’est ce que nous faisons
quand nous avons recours à des procédés graphiques ou à des conventions
logico-mathématiques pour représenter des connaissances ou des raisonnements
. Mais nous ne faisons par-là qu’inventer de nouveaux langages, artificiels
et plus spécialisés que ne le sont les langues naturelles, mais ce sont des
langues quand même qui ne peuvent être décrites qu’au moyen d’une
langue naturelle. Ce qui veut dire que l’activité conceptuelle ne se
développe et ne se réalise qu’au travers d’un langage, peu importe au
demeurant qu’elle le soit dans différentes langues. C’est ce qu’exprimait
avec force Lev Vygotski
en disant que « la pensée
ne s’exprime pas mais se réalise dans le mot » (1997, p. 431). Sans
cette solidarité consubstantielle entre la pensée et le langage, il est
clair que notre démarche serait vouée à l’échec. Reste qu’un échec
toujours possible, pourrait s’expliquer non par une erreur sur cette
hypothèse fondamentale, mais du fait de l’inadéquation ou d’une mauvaise
utilisation des outils linguistiques disponibles.
La troisième hypothèse de travail, sous-tendue par
les deux premières, est évidemment que l’analyse soit menée avec des
moyens informatiques. A quoi bon en effet requérir toutes les ressources de
la linguistique si ce n’est dans une perspective d’automatisation, alors
qu’une analyse « conceptuelle » plus directe, déjà lourde en
elle-même, permettrait d’atteindre plus facilement l’objectif. Le recours
à la linguistique correspond à ce que l’on appelle en économie un détour
de production. Il s’agit d’un investissement lourd qui est censé, en cas
de succès, d’augmenter sensiblement notre capacité de traitement et de
dégager des forces pour investir ensuite dans l’accessibilité et la
simplification
du droit. Cela dit, la question est de déterminer, s’ils
existent, les outils informatiques de conception, de développement et d’exploitation,
qui permettront de traiter ce type de problèmes.
En ce qui concerne la méthode employée, deux
méthodes étaient a priori envisageables.
La première eut consisté à prendre un corpus
prédéterminé constitué d’un ou de plusieurs textes, à en faire l’analyse
linguistique
, à en produire une modélisation
et à soumettre celle-ci à différents tests.
La seconde eut été de partir d’une étude
générale sur le droit et des différents types de textes normatifs, de
prendre des exemples, de rechercher ensuite les outils linguistiques et
informatiques, et de tester les résultats.
En fait, ni l’une, ni l’autre n’était
réellement adaptée à un sujet
dont les trois hypothèses de
base
nécessitaient des recherches parallèles et en interaction
réciproque. C’est donc une troisième voie que nous avons empruntée sans
plan rigoureux préétabli, mais en adoptant une progression circulaire,
itérative, couvrant un large champ, suivant les détours et parfois les
caprices, que nous espérons maîtrisés, de nos propres interrogations et de
nos accès de curiosité, et tournant le dos à une démarche analytique,
purement séquentielle et linéaire.
Nos connaissances linguistiques étaient au départ
faibles pour ne pas dire inexistantes. C’est donc par une exploration du
champ de l’analyse linguistique
que nous avons commencé.
Après que nous eûmes trouvé des outils scientifiques
qui nous paraissaient présenter la rigueur conceptuelle et les qualités
opératoires que nous recherchions, nous avons entrepris d’en faire usage
pour analyser un texte de loi, la loi du 10 juillet 1989 sur l’éducation,
et nous avons réalisé en partie le développement informatique
correspondant. Et ce sont les nombreuses difficultés rencontrées au cours de
cette première analyse sur les trois plans du droit, de la linguistique et de
l’informatique, qui nous ont déterminé à engager une phase d’approfondissement
dans chacun de ces domaines.
La thèse comprend quatre parties :
-
le droit
-
la langue
-
la langue et le droit
-
l’application
Si nous avions suivi la chronologie nous aurions du
commencer par la linguistique. Cependant, cette position aurait pu être
interprétée comme une position a priori, alors que le caractère
incontournable mais non exclusif de la linguistique pour la démarche
entreprise, qui était loin d’être évident, de simple intuition au départ
s’est affirmé au cours de la recherche comme un vrai paradigme
.
La linguistique et l’informatique n’étant en
définitive que des moyens, il paraissait plus logique de commencer par notre
objet principal, le droit, et de poser le problème autant de possible dans
toute son étendue et sa complexité.
En ce qui concerne donc le droit, nous nous sommes
aperçu que, sauf à se cantonner dans des sujets très spécialisés, peu
représentatifs et donc peu pertinents au plan heuristique, une analyse ne
pouvait porter sur un seul texte sans considération du système juridique
global dans lequel il s’insère. Un nouveau texte analysé
doit donc être considéré comme un ensemble d’éléments nouveaux venant s’ajouter
à, compléter ou modifier une base
de connaissances
préexistante.
Par ailleurs, le droit, considéré dans toute sa
profondeur, ne peut être limité à sa base
textuelle. La règle ne devient norme
qu’après application, toute application, par ses
destinataires directs comme par le juge, impliquant un acte d’interprétation
. On peut, pour des raisons pratiques, ne considérer dans un premier temps
que le texte, mais à la seule condition de lier potentiellement la règle à
son interprétation, ce qui laisse entendre qu’alors que la règle peut
être textuellement invariable, la norme qui lui correspond peut être
évolutive. Cette idée n’est pas admise par tout le monde, et il serait
méthodologiquement critiquable qu’au détour d’une recherche qui n’a
pas pour objet la philosophie du droit, une option aussi fondamentale soit
prise de façon non explicite. Il est clair que cette option n’est pas de
nature à simplifier le travail du modélisateur
.
Nous avons ensuite, au-delà des modes
de raisonnement
globaux développés dans le cadre l’interprétation
, ébauché une analyse des raisonnements juridiques en considérant que la
logique juridique
embrasse aussi bien les opérations
logico-discursives
qui président l’édiction de la règle de droit et son
application par ceux auxquels elle s’impose que le raisonnement tenu par le
juge pour régler litige. On peut mettre ainsi en évidence des modes de
raisonnement qui sont parfois de type déductif, mais sont très souvent non
déductifs. Ce qui est important de noter c’est que l’on a généralement
affaire à des raisonnements complexes
mettant en œuvre plusieurs mode de raisonnement que l’on
pourrait qualifier d’élémentaires. Il faut également souligner que les
raisonnements ne sont rien sans la base
de connaissance qui doit être
constituée de manière à fournir aux raisonnements tous les éléments
nécessaires à leur fonctionnement.
Enfin, le travail d’analyse nous est apparu comme de
nature essentiellement linguistique, mais non exclusivement linguistique,
puisque qu’il faut être en mesure d’intégrer les cas d’application qui
n’auront pas forcément une forme leur permettant d’être intégrés comme
n’importe quel texte normatif.
Reste la question du rapport entre l’analyse
linguistique
et l’interprétation
. Question redoutable parce que si la norme
résulte de l’interprétation de règles, et si l’analyse
linguistique est de même nature que l’interprétation, comme le pense
Riccardo Guastini
, qui voit dans l’interprétation une activité linguistique, cela veut dire
l’analyse linguistique est susceptible de modifier la norme. Dire que l’analyse
linguistique relève d’un niveau méta-juridique ne règle rien, car parler
du droit, c’est aussi contribuer à le modifier ou à changer la vision qu’on
en a. Nous avons cependant tenté de répondre à la question en distinguant
dans l’acte d’interprétation une part strictement linguistique, fixant
des interprétations évidentes ou décrivant des interprétations faites par
d’autres, et une part créatrice variable qui change, ne serait-ce que
marginalement, l’interprétation et qui n’est en rien de nature
linguistique.
C’est à ce prix que le modélisateur
, sans légitimité juridique particulière, au même titre que la doctrine,
peut échapper au reproche déontologiquement inacceptable d’être un
créateur de droit inavoué.
En ce qui concerne le volet linguistique, nous avons
trouvé dans l’œuvre de Bernard Pottier
et dans celle de François
Rastier
un ensemble rigoureux, puissant
et cohérent permettant des développements pratiques à la hauteur de notre
objet.
Plus précisément, nous avons repris les principes de
la micro-sémantique avec la structure du sémème
, la hiérarchisation
des sémèmes au sein des taxèmes dans le cadre de domaines d’expérience,
et les concepts
dérivés d’isotopie
et de polysémie
.
Au niveau de la phrase, que nous rattachons au niveau d’analyse
mésosémantique
, la théorie des voix
constitue un niveau d’analyse intermédiaire permettant l’identification
de macro-opérations
logico-discursives
qui structurent les textes normatifs.
Nous rejoignons ici le niveau d’analyse textuelle et
nous avons abouti à des résultats auxquels est parvenu J-M. Adam
dans le domaine
des textes narratifs et des textes descriptifs
Nous avons dans notre troisième partie tenté dans
caractériser de manière plus méthodique que dans la partie précédente les
textes normatifs au plan linguistique, et nous avons retenu pour ce faire une
grille d’analyse tenant compte de la triple dimension
cognitive, argumentative
et rhétorique
Les macro-opérations
normatives
que nous avons identifiées relèvent de sept grandes
familles :
-
les opérations
définitoires
-
les opérations
déclaratives : principes généraux
, déclarations de droit (droit de…, droit à…, garanties…)
-
les opérations
institutives
-
les opérations
explicatives (objet, objectif, champ d’application d’une
réglementation)
-
les opérations
attributives (mission, attributions, compétences, droit,
possibilité, etc.)
-
les opérations
descriptives (de structures, de procédures, d’activités
)
-
les opérations
prescriptives (obligation, interdiction, autorisation,
sanction, règle applicable)
Ces opérations
ont leurs propres structures de données et leurs propres
méthodes, ce qui permet de les considérer comme des objets à part entière,
des sortes d’agents intelligents, d’interprétants, dont le rôle sera d’enrichir
la base
de connaissance et d’en permettre l’exploitation.
En ce qui concerne les
aspects applicatifs, ceux-ci sont essentiellement d’ordre informatique, mais
il nous paraît nécessaire d’en tirer les conséquences au plan de la
codification
et de la simplification
.
Au plan informatique, nous
arrivons, sans surprise, à un système d’un très haut niveau de
complexité que l’on peut décomposer en deux sous-systèmes :
-
le sous-système linguistique qui comprend lui-même quatre couches :
o
une couche syntaxique
o
une couche microsémantique
(gestion des sémantèmes
)
o
une couche mésosémantique
(gestion des taxèmes, gestion des quinze modèles
sémantico-syntaxiques de la théorie des voix
)
o
une couche macrosémantique
(gestion des sept familles d’opérations
logico-discursives
)
-
un sous-système de gestion de la base
de connaissance qui comprend lui-même deux
sous-sous-système :
o
la base
de connaissance qui ne peut qu’être
une base de données
objet
o
le sous-sous-système de raisonnement
dont nous avons seulement amorcé un inventaire des modules
possibles et qui est susceptible de faire appel à diverses technologies de
programmation : procédurale, déclarative, connexionniste, objet. En
fait ce sous-système sera essentiellement fondé sur une programmation
orientée objet
pour des raisons que nous ne
pouvons expliciter ici, mais qui ont été excellemment exposées par
Jean-Pierre Bourgois
(1996, p. 433 à 467). Seule l’approche
objet
peut en effet permettre de répondre
§
à l’évolutivité du droit
§
à l’incomplétude du droit
§
au flou
du droit
§
aux contradictions du droit
§
et d’intégrer les divers formalismes propres aux autres approches.
§
Il convient également d’ajouter que seule l’approche objet
autorise des développements parfaitement modulaires et
distribués.
Compte tenu de l’étendue des analyses
complémentaires à conduire et des développements informatiques à
entreprendre, on ne s’offusquera pas du fait que la thèse ne soit pas
accompagnée d’une application clé en main. Nous avons seulement mis au
point un analyseur syntaxique complété d’un analyseur sémantique
implémentant la théorie des voix
et la gestion taxinomique. Nous nous sommes arrêtés à l’identification
des sept structures normatives de base
.
C’est dire que l’étude de l’impact sur la
codification
de la démarche que nous nous sommes employés à mettre en
œuvre relève présentement d’une prospective conjecturale.
Il faut, nous semble-t-il, attendre des retombées tant
en ce qui concerne la conception des codes qu’en ce qui touche à leurs
fonctionnalités. L’impact peut être sensible à plusieurs points de
vue :
-
Du point de vue de l’élaboration des codes, le système doit, à partir d’une
quantité variable de textes, produire une organisation globale cohérente et
complète, et l’on peut concevoir que, sans altérer la liberté d’appréciation
du codificateur
, le système apporte à ce dernier une assistance bénéfique en terme de
productivité et de sécurité.
-
Plus généralement, c’est l’écriture du droit qui peut se trouver
passablement transformée du fait de l’utilisation d’outils de cette
nature. De même que dans un droit codifié, le rédacteur ne devrait penser
les modifications réglementaires ou législatives que par rapport au code, on
peut également imaginer qu’en présence d’un outil tel que celui ici
envisagé, le rédacteur serait amené à tester l’impact des modifications
textuelles sur l’architecture et la cohérence
des normes
existantes.
-
Du point de vue de l’interrogation, on peut envisager que sur la base
d’une question formulée en
langage naturel
, le système produise sous forme textuelle le droit applicable assorti des
références textuelles. Il s’agit d’une perspective de développement qui
demandera des mises au point qui ne sont pas sans analogie
avec les techniques mises en œuvre par certains logiciels d’importation
de site Internet et où l’utilisateur doit préciser le nombre de niveaux de
dépendance
qu’il souhaite inclure dans sa recherche. Toutefois, une
question fermée, la réponse devrait tout simplement être la réponse à la
question.
-
Du point de vue de la résolution de problème, il est possible d’envisager
une modélisation
de décisions juridictionnelles types qui permettraient de
traiter de façon quasi automatique au moins 90 % des recours qui ne
soulèvent pas de question de principe nécessitant une interprétation
créatrice du juge. Le mot « automatisation » ne
doit pas inquiéter : il ne s’agit pas de remplacer le juge, mais de
lui préparer le travail en respectant bien entendu sa pleine liberté d’appréciation
et le principe de l’examen particulier de chaque affaire qui s’impose tant
à l’administration qu’au juge. On peut imaginer que l’outil, mis entre
les mains des justiciables ou de conseils juridiques, pourrait simuler les
décisions de justice, mieux qu’aucun recueil de jurisprudence
existant ne le ferait, et pourrait peut-être constituer un
moyen de prévention des litiges.
-
Du point de vue de la décision administrative, on est en droit de penser que
dans les administrations pourvues d’un service juridique, l’outil
envisagé pourrait améliorer sensiblement la productivité. Dans les
administrations non pourvues d’un service juridique étoffé, l’outil
pourrait offrir le moyen aux petites cellules juridiques sans effectifs de
remplir plus efficacement leur rôle de conseil préalable à la décision.
-
Du point de vue de la formation, on peut imaginer de même que le même
instrument mis à la disposition des professeurs et des étudiants pourrait
constituer un puissant instrument de formation.
Ceci est présentement de la
prospective, mais nous avons personnellement la certitude qu’il n’existe
aucun obstacle scientifique ou philosophique à ce que cette prospective ne se
réalise. Dans ce contexte
, il est évident qu’il ne s’agit plus tellement d’envisager l’impact
de ces développements sur la codification
. En réalité, c’est d’un bouleversement des conditions même de l’accessibilité
au droit qu’il s’agit, et de l’apparition d’une codification
électronique, navigationnelle et hypertextuelle, qui n’aura plus qu’un
lointain rapport avec la codification manuelle que nous connaissons.
Quant à la simplification
, elle ne saurait résulter de manière automatique de la modélisation
. Mais il est clair que la modélisation systématique du droit à laquelle
tend le système ici décrit, est de nature à fournir, du fait de la mise en
valeur des redondances, des contradictions et des zones d’ombre ou d’incertitude,
des arguments et des moyens d’études à ceux qui sont en charge ou qui ont
la volonté de simplifier un droit structurellement complexe
.
En 1987, Hervé Gallaire
(1987, p. 267) observait que la
représentation des connaissances
restait pour l’intelligence artificielle
un sujet
majeur, loin d’être résolu. « On ne dira jamais de
quelqu’un qu’il connaît un sujet s’il n’est capable de répondre qu’à
une liste prédéfinie de questions. La vraie connaissance suppose donc l’utilisation
à bon escient des informations dont on dispose et le problème qui se
pose aux informaticiens est de trouver des structures qui permettront non
seulement le stockage des informations, mais aussi l’utilisation de
celles-ci par la machine elle-même ». Si les recherches sur la logique
résolvent assez bien le problème du raisonnement
, elles restent un peu faibles du côté de la description des objets
manipulés et des relations existant entre eux. Notre effort s’est porté
pour l’essentiel sur le problème de la représentation des connaissances,
et le fait que nous soyons arrivés à la conclusion que la modélisation
qui répond le mieux à cette préoccupation est la
modélisation objet, impliquant au niveau applicatif base
de données
objet et langages orientés objet, était une conclusion
logiquement prévisible. Non seulement, le concept
d’objet permet une représentation naturelle du
monde réel
, mais il est capable d’intégrer tous les autres formalismes qui se sont
révélés adaptés à des modes
spécifiques de raisonnement et non au raisonnement en
général. De surcroît, en terme de conception et de réalisation, la
conception et la programmation orientées objet, sont les seules à supporter,
du fait de leur parfaite modularité des projets coopératifs hétérogènes
de grande envergure.
La recherche ici présentée
s'inscrit clairement dans cette problématique.